12 octobre

Semaine de montagnes russes. Je suis allée débusquer de vieilles douleurs. « Un oignon que l’on pèle »,  dit mon cousin M et je confirme : Ça pleure, ça pleure.

Je suis arrivée samedi dernier à Séoul. Le ciel transparent de fin d’été était d’un bleu si léger qu’on se serait cru caressé par les ailes d’un ange. J’aime bien cette ville et ses collines me rappellent Rome, une autre ville aimée.

A peine, arrivée, je suis allée chercher des échantillons de tissus au marché de Dongdaemun, un quartier tout entier voué à la confection. Une voie d’eau aménagée trace une rainure profonde dans le secteur. Eaux miroitantes, bambous chuchotant, et même des canards, c’est un havre de paix dans cette ville si affairée. Les coréens d’âge mur y flânent ou s’assoient à l’ombre sous les ponts pour écouter un groupe local – pas « ganjnam style » mais une chanteuse de charme au visage plâtreux et aux boucles durcies par la laque. Les plus jeunes tapotent sur leur Smartphone. En Corée, peut-être encore plus qu’en Chine les jeunes gens sont happés par leurs mobiles. Ils vivent non plus avec, mais « dans l’écran ». Comme leur taille moyenne des téléphones/tablettes atteint à peu près celle d’une poêle à frire , on les voit  soulever le truc des deux mains comme une offrande (au dieu Steve Jobs ?) et se mettre à parler. Très drôle.

A Séoul, j’ai vu un champ de riz et un pan de mur jaune. Le mur safran m’a rappelé la vue de Delft décrite dans la Prisonnière et moi aussi, j’attachais mon regard  «comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur».

J’ai revu dimanche S. et E. deux amis qui vivent à Séoul et j’ai passé  avec chacun un moment délicieux ; Avec E, nous avons parlé de ses soucis professionnels et de ce que pourrait être l’amour véritable. A la fin, elle a dit : « je peux être le bouddha ».

Avec S., nous avons parlé de la Corée, de son histoire douloureuse, de sa beauté, de sa trivialité aussi. Pour moi, la Corée est un peu la Pologne de l’Asie : un pays martyr, plein de sentimentalité chrétienne, fier et complexé. A la fin, il a dit : « on ne peut éviter la douleur mais la souffrance n’est pas nécessaire ».

Une conversation avec un ami est une chose aussi feuilletée qu’une pièce de Tchekhov. Ce que l’on ne dit pas, passe de la main au cœur, comme un bakchich. C’est même à la possibilité d’un tel trafic qu’on reconnait ses amis. De Séoul, je suis donc revenue, rincée, défaite, délestée de quelques larmes et de mon petit bagage, si précieux, si dérisoire, d’identité.

J’ai travaillé tout le reste de la semaine sur le projet du fabricant d’accessoires de voyage. J’ai lu des centaines de pages sur l’avenir de la Grande Distribution, la mobilité des français, l’imaginaire du voyage, etc… La Grande Distribution a un sens inné de l’absurde. Le grand truc du moment c’est le Drive. Un client commande sur internet puis de rend au « drive » pour y récupérer ses achats, qui sont déposés dans le coffre de sa voiture. Sauf que quand le succès devient trop important, les chariots des préparateurs de commandes encombrent les allées du magasin, et les rayons sont vides. J’adore cette vision digne de Playtime: magasin vide, lutte à mort de préparateurs survoltés et embouteillage monstre de clients frustrés.

Lu aussi dans une enquête sur la mobilité des Français que 3 % de la population française est totalement immobile. J’ai pensé à la Tante Léonie de la Recherche qui ne quitte jamais sa chambre : « C’était de ces chambres de province qui nous enchantent des mille odeurs qu’y dégagent les vertus, la sagesse, les habitudes, toute une vie secrète, invisible, surabondante et morale que l’atmosphère y tient en suspens ».

Je cite deux fois Proust cette semaine et c’est surement trop. Mais je ne pense pas que cela soit un hasard. Le malheur du Narrateur (et peut-être de Proust) est d’être enfermé dans ses représentations De ce ratage à répétition que raconte la Recherche (et c’est d’ailleurs assez lassant), lui s’en échappe in extremis en entrant en écriture.

Jeudi, je suis allé chez un très gros fabricant de meuble de bureaux taiwanais qui réussit très bien en Chine. La veille, j’ai préparé la réunion avec Kevin qui s’est montré nul et que j’ai malmené sans ménagement. Il semble à première vue évident qu’il ne comprend rien, et que je perds mon temps à essayer de transformer un mulet en cheval de course. C’est en partie vrai ; je devrais penser à ménager mes efforts et à ne pas trop attendre de Kevin ou des autres chinois d’ailleurs. Mais en partie seulement. Ces chinois sont toujours moins cons qu’ils n’y paraissent. Ils jouent souvent la bête car c’est une bonne tactique dans un pays où exprimer des idées personnelles reste périlleux. Ils sont devenus des « bullshiteurs » de première qui ânonnent sans sourciller le dernier slogan du maitre du jour. Leur demander ce que cela veut dire, les plonge en général dans un silence buté dont on ne les tire qu’au forceps. Cela ne me gêne pas trop qu’ils soient comme cela en dehors du bureau mais j’ai besoin de plus de sincérité dans nos relations internes. Je leur demande de faire l’effort de comprendre, comme moi je fais l’effort d’expliquer.

C’est dur mais c’est ce qu’il faut faire à mon avis. Aller au cœur des choses m’importe et il faut pour cela, être prêt à quelques sacrifices.

J’arrête car on dirait presque du Jean Claude Van Damme et cette « quote » : J’adore les cacahuètes. Tu bois une bière et tu en as marre du gout. Alors tu manges des cacahuètes. Les cacahuètes c’est doux et salé, fort et tendre, comme une femme. Manger des cacahuètes, it’s a really strong feeling. Et après tu as de nouveau envie de boire de la bière. Les cacahuètes c’est le mouvement perpétuel à la portée de l’homme « .

Ce type est un génie. Dommage qu’il n’ait pas rencontré Marcel Proust.

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