22 février

Une longue semaine va se terminer: elle a commencé samedi dernier et s’achèvera demain avec des entretiens de recrutement. Le week end dernier, j’avais oublié que l’on travaillait pour rattraper la semaine de congé du Nouvel An Chinois. J’ai débarqué dans la grande pièce qui nous sert de bureau en pyjama,  le pas indécis, le cheveu en pétard et j’ai entendu  l’équipe crier en chœur: Niiii haooo !

En Chine, les dates des vacances sont imposées et les déplacements surveillés. Le repos, le travail, le voyage, bref le temps personnel suivent l’ordre du jour de Pékin. Lors du Nouvel An Chinois, l’armée mobilise des milliers de militaires pour éviter les débordements; les  infrastructures sont calibrées pour des pointes de fréquentation de plusieurs  millions de personnes. D’un point de vue chinois, la masse est beaucoup plus simple à contrôler que ne le serait l’essaim compliqué des mobilités individuelles.

Mon cauchemar porte un nom : HLL. Elle travaille pour le back office d’une banque bien connue et a rejeté le même ordre de virement quatre fois de suite depuis un mois. A l’heure où j’écris, le problème n’est pas résolu. Pourquoi ce virement-là alors que les autres sont passés? Je ne sais pas. HLL se fiche pas mal de savoir que cet argent me sert à investir en Chine.  HLL s’en tamponne de savoir que si le capital n’est pas parvenu avant une certaine date, l’administration chinoise risque de me chercher des poux dans la tête. HLL a décidé que ma signature n’était pas mienne, que mes 7 ressemblait à des 1, que …. j’arrête là . Je dois me soumettre. Il y a des jours où l’on rêve de kalachnikov.

La rue HongQu  s’est transformée en un mois à peine. Les commerces changent de main ou de nature du jour au lendemain. La marchande de crêpes aux herbes amères est partie, remplacée par une vieille dame édentée qui vend des beignets à la vapeur. Une nouvelle école du soir a ouvert : le gavage des jeunes cervelles est un business florissant. Mais le garage qui vend des vieux side-cars est resté, toujours aussi noir et graisseux. Devant le porche, sous un pale soleil d’hiver, Madame fait toujours sécher sa lessive, Monsieur étend les serviettes éponges qu’il utilise pour lustrer les carrosseries et les poissons dessèchent lentement.

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La couleur du Zhu. A. a rencontré l’année dernière un photographe à Taiwan, auteur d’un livre sur les couleurs de Chine et voudrait qu’on essaye de le publier en France. Elle m’a confié l’affaire. J’ai fait traduire quelques pages mais le résultat était insipide. Comme l’iconographie du livre est  assez banale, je  me suis dit qu’il n’y avait là rien d’original pour un public français, ni sur la culture chinoise, ni sur la couleur.  Et puis, avant de renoncer tout à fait, j’ai questionné  l’équipe pour savoir ce qu’ils trouvaient de bien dans ce livre et ils ont dit ceci: les couleurs sont nommées selon leur anciennes dénominations et écrites avec des caractères anciens. Euréka ! Le traducteur avait voulu faire simple en traduisant la couleur du Zhu par exemple par vermillon, mais ainsi,  il avait escamoté toute la polysémie et la symbolique du caractère chinois. En français, il faut entendre un texte pour en comprendre les harmoniques et les silences. En chinois, il faut voir comment ça s’écrit. Du coup, j’ai demandé au traducteur de « mal traduire » et de rester au plus près du  signe et référentiel chinois. Ca change tout ! J’étais très contente.

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Masturbation Paintings. K. poursuit avec un succès grandissant sa carrière de peintre conceptuel et de romancier porno à New York. Il m’a envoyé ses Masturbation Paintings. Les peintures sont réduites à une simple trace sur un canevas (l’effet  de la masturbation ?). Les textes décrivent  sur un ton dénué de tout affect et d’excitation des fantasmes classiques, à la manière d’un libertin un peu popote dans le genre de Houellebecq. Four Japanese girls on a school trip all dressed in black with me in a large room and desirous to learn sexual things… Ces rêveries en érection et les tableaux vides forment un décalage  un peu idiot, un peu ironique, mais réaliste. Moi, cette impossibilité m’a fait pensé à la formule de Lacan: il n’y a pas de rapport sexuel.  En guise de remerciement, je lui ai envoyé des poèmes incroyablement chastes qu’il a aimés pour leur mystère (il faut dire qu’il comprend à peine le français ;-)) et aussi pour la ligne 64 du dernier poème que j’ai traduite et qui évoque le souvenir de notre première rencontre. Il était très content.

images: jesuisperdu, Cai Guo-Qiang,

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