2 mars

L’expérience et le vécu

C’est une de ces semaines où le flux des pensées quotidiennes, l’entrelacs des choses vues et lues  convergent, par leur caractère lancinant, à une prise de conscience.

La semaine s’est conclue vendredi soir rue Moganshan  par l’exposition d’un dispositif artistique conçu par J.C. Casado, un artiste espagnol en résidence à Shanghai. Sur le mur-écran de la galerie, un personnage virtuel dansait. Son aspect humanoïde et ses mouvements très naturels pouvait faire penser à un humain déguisé en sorcier dogon et filmé à la caméra numérique. Devant l’écran, dans la galerie donc, une danseuse chinoise de chair et de sang, à la beauté lunaire improvisait en suivant les gestes du personnage virtuel. La figurine répétait à l’infini sa danse énergique. La danseuse l’imitait et son corps se fatiguait. La danseuse croyait peut-être se livrer à une expérience – un pas-de-deux  avec un personnage virtuel – et pourtant ce qu’elle donnait à voir était un vécu sensible, un corps qui danse et s’épuise. L’autre figure, assez poignante, restait dans le domaine expérimental et ne passait pas le mur du vivant.  http://www.josecarloscasado.com/?/video/video/

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Un cochon expérimental

Cette œuvre m’a donné de comprendre mieux la distance qui sépare le discours de l’expérience et le vécu poétique. Le premier domine tout et tout monde y participe, naïvement ou cyniquement. Marcela Iacub nous parle de son expérience du cochon, et cela fait grand bruit. Plus modestement, je poste des statuts sur Facebook avec l’idée d’amuser, d’instruire, et plus ou moins consciemment,  de me faire mousser.  Les réseaux sociaux, par la démultiplication de l’audience et la liquidation du corps, augmentent l’efficacité «marchande » du discours de l’expérience. On notera qu’il importe peu que ces « expériences » soient situées dans le monde réel ou virtuel ou un peu des deux. La loi du buzz ne connait pas de frontière numérique ou non numérique. Que fait celui qui parle de ses « expériences » ? Il produit des représentations de la réalité dont il se croit le propriétaire et dont il pense qu’elles permettront d’agir, de convaincre, de séduire… efficacement.

Tout autre est l’attitude poétique. Ici,  le corps sensible joue à mon avis un rôle central, pour ressentir le passage du réel, éprouver la crainte de l’envahissement et sa jouissance insupportable.  Celui qui vit, se laisse habiter, essaye de suivre, s’accroche pour que ses mots soient au plus près du réel. Ici, on se trouve simple locataire du langage, cette vaste maison au toit percé, et on se fait déloger souvent. Christine Angot l’a dit très bien dans la belle lettre signée d’un quadruple ‘non’ rageur qu’elle a envoyée pour marquer la différence de nature entre la littérature et le Cochon de Iacub. Angot écrit : « L’expérience, elle ne donne naissance qu’à des raisonnements, à des théorèmes. Chercher les mots qui correspondent au réel et se débrouiller pour que ces mots soient visibles c’est une autre affaire ».

DSK et Marcela se livrent à des expériences. Olivier Voisin a vécu. Daniel Darc a vécu.

Services modernes

Le réel résiste et la Chine est un pays très têtu.

J’ai fini par réussir à transférer le capital de Honk Kong à Shanghai et HLL, l’employée de HSBC  que j’ai maudite mille fois,  n’était pas la seule en cause dans ce cauchemar. S.  était l’autre grain de sable et il m’aura fallu plus d’un mois pour le découvrir. Les chinois, du moins ce que je connais, adorent les emmerdes et les complications qui permettent de s’agiter, de brasser l’air et au fond, de tuer le temps. On a reçu notre machine pour émettre aussi des factures officielles de Chine et j’ai appris que nos services, qualifiés de «modernes » par le gouvernement, ont une TVA est à taux réduit de 3%. Notre société en Chine s’appelle « Pertinent Fantastique » et nous vendons des « services modernes ». Ce petit air « années 50 » me plait bien.

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Les Wumao et les Dianlu

J’ai commencé un nouveau projet pour une marque chinoise que nous appellerons BENK entre nous. Le Directeur de la marque est un chinois né en 1974 et sa liberté de propos tranchait avec la langue de bois habituelle. Au repas de midi, Il a lancé une discussion sur le parti unique, le vote, les droits de l’homme et les opposants au régime. Son équipe constituée de post 90’s n’avait jamais entendu parler de Tiananmen que S. (née en 74 aussi) appelle pudiquement les « évènements de juin 1989 ». Ils se sont étripés à propos des Wumao (le parti des 5 cents, c’est-à-dire les sectateurs qui sur Internet commentent positivement l’action du gouvernement chinois pour 5 mao la ligne) et des Dianlu (les chiens à la solde de l’occident, dixit). On m’a demandé mon avis sur la question démocratique et j’étais tellement surprise (je me suis demandé à un moment si on ne cherchait pas à me piéger) que j’ai opté pour une position mesurée en faisant de la démocratie, l’horizon souhaitable d’une société d’individus éduqués.

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