6 avril

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Une endurance inutile

J’ai mis plus de douze heures pour revenir de Pékin à  Shanghai. L’avion du soir a eu beaucoup de retard. On nous a conduit dans un hôtel chichement éclairé et puant le tabac froid pour patienter quelques heures,  puis réveillés à 2 heures du matin pour nous ramener hébétés à l’aéroport. À aucun moment, les réceptionnistes de l‘hôtel, les conducteurs de bus et les agents de sécurité n’ont relâché leur contrôle sourcilleux.  Il  y a quelque chose d’implacablement efficace dans le traitement chinois du troupeau.

A. était furieuse de ce contretemps ;  elle trépignait réclamant « des compensations ». Comme je lâchais un soupir résigné devant sa croisade inutile, elle m’a jeté un œil noir qui était comme un reproche muet à ma docilité. Je savais bien qu’elle se déchargeait sur moi de son trop plein d’exaspération mais j’avais beau me raisonner, j’ai remâché longtemps la faute que j’avais pu commettre.

Par réaction sans doute,  dans cette chambre miteuse, j’ai fait ce rêve. Pour me venger d’un metteur en scène indélicat, j’achetais toutes les places d’un spectacle et n’y allais pas. La pièce se jouait à vide. Comme me l’a dit C.S. par après, « il faut savoir se rendre insaisissable ». J’en ai parlé avec B. et C. Nous avons la sale manie d’endurer  ce qui ne nous est pas destiné en trouvant des excuses à l’inexplicable. Il faut nous réformer sur ce point.

Le lendemain à Shanghai vers 6 heures, il faisait frais. Le printemps est là. Les fleurs de pêcher s’étiolent déjà et leurs pétales tombent  comme des paupières fatiguées. Les cosmos sont plus costauds.

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Au coeur des lilongs 

Le week-end dernier, la venue de D. à Shanghai m’a donné l’occasion de visiter quelques lilongs du côté de la gare du Nord guidé par un jeune architecte, doctorant à Tongi. Je ne suis pas sensible au charme frelaté des taudis insalubres, des pièces minuscules (ici, on loue et sous-loue au mètre cube) et de l’éternel précaire mais la vie de Shanghai  se passe au cœur de ces pâtés de maison fermés.

J’ai vu des dames assises sur des petits tabourets qui découpaient des papiers colorés. On les brûle le jour de Tomb Sweeping (l’équivalent de notre Toussaint – du 4 au 6 avril) dans un cercle ouvert tracé à la craie sur le sol. Les cendres s’échappent du cercle de craie shanghaien (!) et selon la direction emportent les esprits mauvais ou ramènent l’argent frais.

J’ai vu aussi  des petites herbes courageuses qui partait à l’assaut des murs, un couple en pyjama qui marchait lentement et un pigeonnier branlant qui bravait le béton.

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La saison des ananas

Au croisement de la rue S et T se tient la boutique d’un fruitier ouvert toute la nuit. En ce moment, c’est la saison des ananas. Ils sont vendus émondés de leur cuirasse rêche ; leur chair jaune est gravée de cannelures régulières en spirale comme un pommeau d’escalier.  On sent aussi flotter dans l’air l’odeur de chair faisandée des durians.  Les fruits bien rangés dans leur caissettes, parfois enveloppés de papier brillant  jettent dans la nuit des tâches de couleurs acidulés. Au-dessus, de la boutique, des fils éclectiques forment un caillot de sang noir agglutiné au poteau électrique. « Qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ».

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Nantong, la dormeuse

Mardi matin, je me suis levée tôt pour aller en bus à Nantong, une petite ville de 7 millions d’habitants à deux heures de Shanghai. Les usagers du bus sont plus pauvrement vêtus que les passagers d’avion.  On voit plus de grands sacs à motif vichy (ceux de chez Tati) que de Gucci, même de contrefaçon. Deux dames ont déboulé. Elles brassaient l’air en braillant pour se frayer un chemin au milieu de la foule, puis se sont avisées essoufflées qu’elles s’étaient trompées d’heure.Et de s’écrouler de rire et de fatigue sur les bancs.

La sortie de Shanghai par la route du Nord prend une heure. Peu à peu,  le paysage se transforme : des serres et des champs de colza apparaissent entre deux barres d’immeubles et la menace des  usines de « dangerous chemicals » s’éloigne.  Bientôt  on devine la mer et sur le rivage s’étend un immense site industriel de fabrication de verre. De nombreux chantiers de construction jalonnent le bord de la route. Des petites créatures humaines dansent sur les échafaudages de bambous, simples croches posées sur les lignes d’une partition plus vaste.

J’avais rendez-vous avec une grande entreprise de linge de maison. La région de Jiangsu est tout entière dédiée à cette activité. Ce soir, lecteur, tu dormiras peut-être dans des draps de Nantong.  Les rues de la ville sont un dortoir  immense  où l’on trouve, serrées en balles,  quantités de matelas de mousse, de draps, de couettes, d’oreillers et de jolies nattes en paille de riz qui permettent de mieux supporter la torpeur des nuits d’été.

6h30 de réunion, un patron qui crache, qui fume et pique du nez en pleine séance. Business as usual. J’ai balancé un prix élevé. Il a attendu la sixième heure pour négocier. On a  nos chances.  Comme d’habitude, pas ou peu de style mais la qualité des tissus et la virtuosité technique des jacquards et des imprimés sont là.

Naughty girl

J’ai reçu l’autre jour un mail qui me disait :

« Nous nous étions rencontré lors d’un brunch chez Jean Z J’aimerais que l’on se revoit, cette fois pour enregistrer un petit entretien pour une radio francophone. Des disponibilités en avril ? »

Je ne connais personne de ce nom-là et quoique flattée qu’on me sollicite pour une interview, je réponds prudemment:

« Je me demande si que vous ne faites pas erreur sur la personne.  Cependant, il y a des erreurs heureuses ;-)) et si vous le souhaitez, je suis disponible pour un entretien le 4 ou 5 avril. »

Je n’avais pas tort et le type, beau joueur, d’écrire :

« J’ai visiblement fait erreur, mais effectivement, les erreurs débouchent parfois sur des opportunités :,) Je suis en congé durant cette période. Le mieux est de prendre date pour l’après Dragon Boat ! »

Je consulte mon calendrier et  Dragon boat est le 12/06/2013 ! J’écris.

« Cela nous mène donc après le 12 juin ! A moins, vous ne vouliez dire Tomb Sweeping qui se termine le 6 avril. Ah! le jet-lag, c’est terrible.;-)»

Et je termine par un PS narquois : « Mes amitiés à Jean Z 🙂 »

C’est dommage, j’aurais bien aimé parler à la radio.

Combien de dodos avant qu’on meurt ?

Mon neveu A. est très jeune mais il semble préoccupé par la mort : « Combien de dodos avant qu’on meurt ? » demande-t-il.

B. ne sait pas très bien quoi répondre. C.S. propose ceci : « on meurt quand on a fini de vivre ». C’est une bonne réponse.

Et Roger Ebert, le critique américain décédé ces jours-ci de conclure par cette ultime et brillante critique  le « film de sa vie ».

“At times brutally sad, yet surprisingly funny, and always completely honest, I wholeheartedly recommend existence. If you haven’t experienced it yet, then what are you waiting for? It is not to be missed.”

Dessin de Евгений Бондаренко.

Photo: via androphilia et photos personnelles

Photo vedette : The Raw and the Cooked, Peter Bialobrzeski.

http://www.m97gallery.com/exhibitions/?title=theRawNtheCooked

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