22 septembre: lune et eau noire

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Ma vie en ce moment débaroule comme une rivière noire de limon. Nager, n’y comptons pas, le courant est trop fort et je suis son mouvement. J’essaie de déglutir des tasses de ce potage terreux sans trop grimacer et d’infléchir ma trajectoire pour ne pas finir drossée sur les rochers.

Mercredi, j’ai passé une grosse journée à corriger des prototypes d’une marque de mode chinoise. Faute d’idées, les stylistes se contentent souvent de bouturer les vêtements. Le Perfecto-nuisette, le caraco-capuche, le blouson-jupe, autant de greffons qui ne prennent pas. Armée d’une paire de ciseaux, j’assume mon rôle de tueuse de monstres et élimine les mutants sans sourciller. On n’est pas chez Margiela, que je sache où les mutants prospèrent magnifiquement.

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Deux jours avant, j’avais visité deux immenses centres commerciaux de Xujiahui avec l’équipe de style d’une autre marque ciblant les femmes chinoises entre 35 et 45 ans. Les stylistes assez jeunettes voulaient me montrer in situ leurs sources d’inspiration. On y trouve quelques stars de la fashion mondiale et aussi de rudes boutiquiers chinois. Ces bécasses plagient d’autres copieurs pour s’épargner la fatigue de choisir. De mauvaise copie en mauvaise copie, elles font une mode au teint brouillé, un gruau insipide pour des femmes qu’elles imaginent à tort couleur muraille.

J’ai à peine mis un pied dans le magasin qu’on me demande mon avis. Je le donne. Parfois pour exister tout de même, la chef me contredit et se met à raconter n’importe quoi. En Chine, il faut se méfier des fausses querelles bien plus que des silences. Nous autres occidentaux nous jetons avec une avidité de glouton sur l’opinion contradictoire et voulons y entendre la promesse d’un dialogue constructif. C’est une erreur. La Chef cause car c’est la Chef et elle doit avoir quelque chose à dire. Ce qu’elle raconte n’a aucune importance. On risquerait même de l’offenser si nous la prenions au mot et et si nous l’obligions, pour la clarté du débat, à s’expliquer. Enfin, autour d’un smoothie, nous avons revu ensemble les 20 enseignes de notre tournée et je lui ai demandé l’avis le plus synthétique et le plus circonstancié  qu’elle peut me donner : J’aime ou je n’aime pas. Cocher ici, cocher là. Je pense sincèrement qu’elle n’avait jamais exprimé aussi librement ses préférences. Pour l’instant, c’est tout ce dont je dispose pour tirer le portrait de sa marque. Ce tableau semblait avoir pour elle l’importance d’une révélation  car elle a réclamé mes notes avec la plus grande insistance.

C’est la pleine lune  et les chinois ont eu trois jours de congés, compensés selon l’arbitraire des autorités par un samedi et un dimanche travaillés. Le gouvernement chinois bousculent les agendas  au gré de caprices chronologiques toujours inexpliqués. Nous avons une semaine de 7 jours travaillés précédée d’une courte semaine de trois jours. Les chinois s’adaptent de bonne grâce à ces contretemps avec des ruses de feignassons. Une courte semaine, c’est trop peu pour vraiment démarrer. Une longue traversée de 7 jours, il faut commencer tôt à se ménager.

En France, B entame son deuxième mois dans son nouveau travail et m’a dit avoir grandement mis à profit sa lecture de Bonjour Paresse pour s’acclimater à cet étrange milieu qu’est la Grande Entreprise Française du Secteur Privé Protégé. Il fait sa ronde dans les couloirs, son ordinateur sous le bras,  avec l’air préoccupé de celui qui subit la pression des échéances et l’incurie de ses collègues. Il s’ennuie ferme, bidouille sous Excel des priorités utopiques, essaye de s’engourdir juste ce qu’il faut pour ne pas exploser et me fait rire aux larmes.

Jeudi, j’ai pris une demi-journée de repos. J’ai marché le long de la rivière Suzhou en compagnie de C. Elle compte rentrer à Paris car voilà longtemps qu’elle est partie. Genève, Moscou, New York, Vienne, elle passe d’un pays à l’autre à la faveur de projets professionnels. Pour l’heure, elle se dit sans désir. N’est ce pas que son désir encore inemployé se cherche un objet auquel il pourra s’accrocher.

La conversation m’a fait réfléchir sur mon propre cas. Je ne sais pas choisir ma vie mais je cours derrière avec l’enthousiasme et hélas, la prescience d’un jeune chiot. Qui peut voir dans ces gambades erratiques une manière d’être au monde ?

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