29 novembre, des coutures invisibles

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Des coutures invisibles.

J’ai délaissé cette chronique car depuis 8 jours je promène quatre chinois dans les rues de Paris à Milan en passant par Nice. Je fais office moins de guide touristique que de personal shopper et les traine de boutique en boutique pour acheter en quantité des vêtements à copier.  En sous-main, et peut-être pour soulager la mauvaise conscience de ce pillage programmé,  je tente de leur faire sentir les coutures invisibles qui ajustent la mode et l’art, l’histoire et la ville. Avec quel résultat ? Je ne sais pas.

Ont-ils vu la couleur vanille et grise des façades parisiennes ? Et les pigeons du Palais-Royal qui tremblent le cou rentré dans de gros paletots de plume couleur d’orage ? Les piafs s’habillent chez Carven en hiver. Est-ce qu’ils ont  senti sur la peau le beige et l’or d’un soleil filtré par les verrières de la Galerie Victor Emmanuel ? C’est du cachemire de chez Loro Piana.  Me voilà donc, entre deux achats prescrits, le manteau-rose-star-de-l’ hiver et le pull-angora-bleu-à-sequins, à parler des rayures de Buren, des aventures du Général Lafayette (j’ai dû les détromper sur ce point, Lafayette n’était pas l’assistant de Coco Chanel), des voix de la petite Jeanne d’Arc et  des pâtes à la Carbonara de Napoléon. Il faut faire feu de tout bois. Je crois qu’ils s’en fichent. Acheter est leur grande affaire et je m’emploie à leur faire dépenser leur argent avec assiduité : le seuil des 30 000 euros a été largement dépassé.

Mais qu’ils sont imprévisibles, ces zigues-là !  Ils rejettent ce qu’ils ne comprennent pas (le vintage par exemple) avec des mines dégoûtées, puis l’adorent dès le lendemain. Ils changent d’avis mille fois pour faire semblant de savoir ce qu’ils veulent, ont des brusques engouements et des indifférences inexplicables. Ma « force physique » les subjugue et mon « érudition » ne les intéresse pas du tout. On n’est jamais compris.

Tout de même, ils ont aimé les robes Alaia au Palais Galliera : elles tiennent si bien le corps embrassé et libre qu’on rêverait de vivre là-dedans. Ils n’ont pas compris la boutique de l’Éclaireur rue de Sévigné obscure et étrange comme un cabinet des curiosités. Ils ont acheté la moitié d’une boutique vintage de Milan qui sentait le moisi mais n’ont pas eu un regard pour la Maison Bottega Veneta dont la moquette crémeuse comme un cappuccino fleurait bon le grand luxe. J’ai dû les forcer à visiter le Duomo, dentelé comme un premier flocon, mais ils m’ont suivi sans broncher dans des boutiques de design pointues.

Memory lane

Un des femmes du groupe, appelons là Jasmine, a explosé en vol. Dès le troisième jour, elle a prétexté souffrir d’un « syndrome prémenstruel » particulièrement agressif pour rester au lit toute la journée, se faire porter comme une serpillière humide du lit au minibus et déglutir ses nouilles prostrée sur son assiette. Un jour de répit cependant nous a été offert, grâce au magasin Prada de Milan où les sacs ont eu un effet thérapeutique miraculeux.  Au finish,  elle n’a pas été autorisée à monter dans l’avion du retour à Shanghai et la troupe est restée coincée  avec elle à Milan. Je lui en veux beaucoup de cette mascarade et de cette prise d’otage « ovarienne », surtout un 28 novembre, date anniversaire du décès de mon père. Je me souviens de lui dix jours avant sa mort bouffé par le cancer marcher d’un pas lent pour aller tout de même se raser la barbe à la salle de bain. A la toute fin, je ne l’ai soutenu d’un bras que sur quelques mètres et il ne pesait pas plus qu’un passereau.  Sa souffrance était palpable mais sa dignité et son élégance n’étaient pas touchées. Tiens ! J’ai allumé un cierge à sa mémoire dans ce Duomo qu’il aimait. Cette fillette capricieuse et ridicule ne mérite elle que des coups de pied au c….

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Veilleur de nuit

A Paris, nous étions logés près du Palais Royal et un soir que je rentrais, je trouvais le réceptionniste penché sur un livre sous une lampe allumée. Un cône de lumière jaune au dessus d’un livre est pour moi une vision rassurante, comme l’est pour le naufragé, un bateau illuminé voguant tranquille au cœur de la nuit. Je lui ai demandé ce qu’il lisait et il m’a répondu : Sloterdijk. Il a été surpris que je connaisse – l’auteur est assez peu connu des commis-voyageurs – et nous voilà à causer de philosophie autour de minuit.

Tout de même, j’ai demandé à qui j’avais à faire. C’était un journaliste politique qui complétait ses revenus avec ce travail de nuit qui le laissait, disait-il, « seul maître à bord ». Les philosophes et les poètes sont des veilleurs de nuit. La réciproque est parfois vraie.

J’ai eu le temps aussi de croiser B et ses enfants. L et A sont des fans absolus de Madonna et Earth Wind and Fire et  danser le disco est devenu un rituel entre nous. Même qu’on peut baragouiner un affreux yaourt de « Fantasy »! J’ai vu aussi la famille de O et ses amis américains: son fils G faisait sa bar-mitsvah et dans sa belle chemise blanche il était tout empli du sérieux de cette initiation.

Je suis une irascible

Avant Milan nous sommes passés par Nice. Pour éviter l’hôtel, j’avais réservé deux nuits dans mon propre appartement sur airbnb. J’ai bien dormi, mangé au Safari, vu des amis et passé pas mal de temps à me remettre d’une colère bête qui m’a pété à la gueule au départ de Roissy et dont je suis à la fois l’unique responsable et victime. C’était une stupide histoire de bagage en excès qui ne m’appartenait pas et que, pour bien (mal) faire, j’ai pris à mon compte et fini par payer. Les colères ont ceci de bon qu’elles débusquent de vieux ressentiments coincés dans des angles morts.  Il m’en aura fallu quelques-unes pour tordre le coup à cette enfant en moi toujours déçue dans son effort de bien faire pour être bien vue. Comme le dit C, le deuil m’a mis devant une obligation : celle de devenir mon propre parent. J’apprends.

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