14 décembre, une somptueuse lenteur

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La tâche noire des pirates

plus de 400 c’est le niveau (« Hazardous ») atteint par la pollution à Shanghai en ce début de semaine. La langue anglaise serait-elle paranoïaque ? En tout cas, le hasard y est perçu comme suspect sinon dangereux. Quoi de plus prévisible en effet qu’un air pollué ; les causes sont bien connues. Sur le site de l’ambassade des Etats-Unis, l’index de la qualité de l’air à ces hauteurs stratosphériques est signalé par une vignette couleur prune tirant sur le noir comme la tâche des pirates que l’aveugle remet à Bill Jones au début de l’Ile au Trésor pour lui annoncer que ses jours sont comptés.

Ce bouquin est la bible de mon enfance. On y apprend que la métaphore est efficace en littérature car Jones terrifié meurt d’apoplexie. Dans la vraie vie, Bill Jones joue au golf en Floride. Ce que j’ai pu brûler de papier journal pour confectionner des tâches noires ! Je les remettais à mon frère dans des enveloppes scellées à la cire de babybel et devais reconnaître ma totale inaptitude à provoquer sa terreur. Ce garçon est un roc.

Reste que les chinois ont été très choqués de la pollution qui a asphyxié toute la Chine : les ventes de filtres à air se sont envolées. Je me suis sentie souffreteuse une bonne partie de la semaine. Cela va mieux maintenant. Nous sommes revenus au niveau communément malsain: « Unhealthy ». Le « hazard » est dangereux mais relatif.

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Une somptueuse lenteur 

J’ai été invitée cette semaine à un « Vision day » sur l’innovation sociale en Chine,  soutenu notamment par de très puissantes  entreprises et organisations allemandes. Les allemands sont fortiches pour refiler leur came (SAP, Bosch,..) en sous-main à des officiels chinois tout en papotant gentiment de développement durable ou de nouvelles technologies.

Les speechs introductifs donnent le ton. On est sommé de penser « Out of the box ».  D’abominables raseurs, habitués des World Economic Forum, réchauffent une fois de plus un gratin desséché de provocative thoughts  sur la démographie galopante ou le péril écologique. Ils ne donnent aucune vision personnelle ou sensible du spectacle du monde;  seulement un grand whaouh ! publicitaire. Pour se persuader que leurs idées sont de géniales trouvailles, ils ponctuent leur speech d’« inspiring ! » en rafale, ce qui est une insulte à toutes les consciences un peu éveillées. La pensée de la classe managériale dans toute sa suffisance triomphe. Faut-il le répéter? le monde n’est pas aussi lisse qu’une conférence de TED. Celles-ci sont d’ailleurs organisées pour des bourgeois conformistes dont le dernier snobisme est de se croire créatifs.

L’illusion est cependant de courte durée car très vite quand il faut se mettre à produire efficacement de la pensée innovante: on nous parque en équipe, on nous demande de trouver en 5 minutes un nom, un logo fédérateur fondé sur nos valeurs communes, de définir notre périmètre de travail, notre vision, nos challenges, nos solutions, hop hop hop… j’en oublie forcément, mais pas de panique, tout est balisé, séquencé et chronométré. Sept petites boites numérotées s’affichent sur un écran géant et cette chaîne de montage s’appelle un « process ». On va où,  là?  Dans une direction et une seule, my friend: « Out of the box ». Autant dire dans une benne à ordure, remplie de post-its. On voit bien que ces types n’ont jamais rien trouvé que ce qu’ils cherchaient. C’est bien là le problème, non ?

Cette ambiance de marche forcée a le don de réveiller en moi une somptueuse lenteur : celle du bœuf et de l’éléphant. A ma table siégeaient un diplomate allemand très poli et cinq chinois. Parmi eux, un homme étrange dont les yeux étaient comme deux lacs sombres et calmes. Ils s’occupait d’une association d’accompagnement aux mourants en Chine. Un regard pareil fait taire les excités du « bullet point ». Ma proposition de nous baptiser les « slow thinkers »  a été accueillie avec un soupir de soulagement unanime et nous avons passé un agréable moment hors de l’Out of the box. Le dehors du « dehors de la boite », c’est dedans ou simplement ailleurs. En tout cas, c’est un lieu où nous pouvons vivre.

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Monter au créneau

Participer au comité d’achat d’une collection d’une marque de mode permet de faire l’expérience ordinaire de la déraison et de l’esprit grégaire des humains. On voit passer des produits. On prend, on ne prend pas. Celui qui cause en premier emporte le morceau si sa voix est suffisamment ferme. Sa tessiture trahit-elle la plus infime fêlure? il perd la main. L’argument d’autorité fait florès;  il faut être assez retors pour s’en servir et assez immunisé pour ne pas être atteint.

Je suis arrivée en retard et tout de suite, j’ai senti l’hostilité du groupe comme un nuage noir au-dessus des têtes. Ils avaient un regard de cendre. Longtemps protégés par une médiocrité collective si brouillonne et oublieuse d’elle-même que personne n’en est jamais responsable, ils voulaient la peau cette collection dont nous avons supervisée la conception et qui était joliment supérieure aux précédentes. Au lieu de se féliciter de notre concours, ils se haïssaient encore de leurs insuffisances. Il est effrayant de constater le plaisir rageur qu’il y a à saccager ce qu’il peut y avoir de bon, de bien, de beau en toutes choses. On préfère une ruine certaine à un succès probable, aller contre ses propres intérêts pour ne pas se dédire des erreurs passées.

Je déteste au plus haut point ce travers aussi par ce que j’en connais bien les ressorts. Je dois tirer de là  du rab’ de pugnacité car trois heures après, la collection était achetée et le troupeau calmé. La négociation n’est pas mon fort mais faut croire que je me défends bien dans la controverse. Je me suis beaucoup disputée avec moi-même et la haine de soi est une bonne école.  A condition d’en sortir évidemment. Cette semaine, la mort de Mandela a utilement rappelé ce que la pacification de l’âme rend possible. Son « long chemin vers la liberté » est inspiring ! Oups , pardon ! simplement admirable.

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2 Commentaires

  1. T’exageres pour Ted. Mon premier Ted est une histoire tres bien racontee. Chimamanda est fort plaisante a entendre et regarder. Je crois qu’elle est a pres de 5M de views mais probablement 3 ou 4 par personne.

    Respire quand tu peux 🙂

    1. Elle est super Chimanda Adichie. Je suis d’accord avec elle et avec toi. Quand je me moque de TED, c’est une réduction à un certain type de raisonnement managérial, une histoire unique écrite en trois bullet points. TED n’est pas que cela, je sais. Il y a plein de trucs intéressants, drôles.Tu sais bien que j’exagère mais j’ai quand même le droit un fois par semaine d’être de mauvaise foi et excessive dans mon espace d’expression personnelle, non ?

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