30 décembre, un cimetière équatorial

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Une dinde sous les tropiques

Je suis partie pour Singapore le soir de Noel dans un état d’exaspération que j’avais du mal à cacher. Mon dernier « post » m’a valu quelques rappels amicaux sur la nécessité de se ménager, de prendre soin de soi assortis de quelques conseils sur l’art du management interculturel. Ceux qui vivent en Chine rigolaient tout bas. Ils savent ce qu’il en coûte d’être le dindon de la grande farce chinoise. Ici, on se découvre inefficient : l’investissement est excessif, les fins inconsistantes. Les comptes sont déséquilibrés. Peut-il en être autrement ?

C’était Noel dans l’avion entre Shanghai et Singapour et songeant à mes déboires, je me souvenais de la parabole des talents qui m’avait beaucoup frappée quand j’étais petite. Que dit-elle ? Un homme partant en voyage dans un pays lointain donne cinq, deux ou un talent à trois serviteurs en les invitant à les faire fructifier. Le talent  représentait le salaire de toute une vie. Une vie donc. Deux des hommes font fructifier leur talents et en ramènent deux ou cinq talents de plus ; le dernier, figé par la peur du maître enfouit son unique pièce dans le sol et rend la monnaie sans intérêt. Ce qui m’avait impressionnée enfant était la condamnation  très sèche de l’homme et cette antienne, un poil ronchonne de l’évangéliste : « à celui qui n’a pas, on lui ôtera même ce qu’il a ».  Gnagnagna. Et il insiste en plus: « Et jetez le serviteur inutile dans les ténèbres de dehors ; là seront les pleurs et le grincement des dents ». Aujourd’hui, la dureté des propos de l’homme à l’égard du maître me frappe plus et j’en tire cette modeste conclusion: la frilosité est sans intérêt.

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Des poules à l’étuvée

Dimanche dernier, à Shanghai, j’avais froid pourtant. Je suis allée au New Star, un établissement de bain qui se trouve dans le quartier coréen à côté de chez moi. Le New Star est ouvert 24h/24h et a le lustre flapi d’un casino de province. Le lobby est pavé de marbre rouge décoloré, le plafond couvert de moulures en stuc couleur de lait tourné. A l’entresol, un restaurant : quelques clients encore fumant des bains de vapeur éclusent des litres Tsin Tao assis en tailleur dans les grands pyjamas orange de l’établissement. D’autres baigneurs regardent la télé couchés en rang par chambrée de 50 lits. Des employées en uniforme parcourent lentement le dortoir et guettent dans la pénombre la main nonchalamment levée qui leur commandera une manucure ou un massage des pieds. Moi, je viens pour le bain car rien n’est plus plaisant que d’avoir la peau propre et le corps tiède.

Il y avait beaucoup de monde dimanche dernier et du côté des dames, c’était une volière au bord de l’eau. Les femmes caquetaient comme des poules d’eau à la mare. Leurs petits éclaboussés de joie piaillaient les joues rosies par la chaleur. De vigoureuse masseuses en sous-vêtements noirs et bottines de caoutchouc braillaient des numéros pour appeler les clientes qui avaient réservé un massage ou un ‘help bath’. Lio she ar. Soixante-deux. Oui, oui, c’est moi.

Evidemment, on regarde les corps. Certains sont timides et plats comme des herbes; ils ont la grâce voûtée de l’adolescence. D’autres sont plus ronds et blancs comme des amandes fraîchement émondées ou des coussins d’hermine. On s’étonne de leur diversité, de leur beauté, ou de leur laideur. Je me sens exotique aussi à trimbaler ce corps de portefaix qu’une lignée de savoyards et de polonais m’a légué.

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Un cimetière sous l’équateur

Je n’étais jamais allée près de l’équateur et Singapour est une petite ville proprette qui défend farouchement son artificialité  contre la poussée d’une nature exubérante. Deux semaines d’inattention et l’on imagine sans peine les immeubles tout mangés de vert et d’orchidées et envahis d’écureuils volants aux yeux ronds.  V. nous a montré le cimetière de Bukit Brown. Voilà 40 ans que le cimetière n’est plus utilisé et les morts reposent à présent deux fois ensevelis sous une épaisse couche de végétation. Les tombes vont être détruites et les corps exhumés feront place à des logements. Il y a quelque chose de très irrespectueux dans le fait de déranger des morts aussi jeunes. La quarantaine pour un mort, c’est l’enfance de l’éternité. http://bukitbrown.com/main/

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2 Commentaires

  1. Joyeux Noel et happy new year Gene!
    Je rigole toujours a lire tes articles car j’y ajoute la bande audio et video. Cette fois, je regrette aussi de ne pas avoir de dictionnaire pour savoir quel est le corps de portefaix de la Savoyarde moyenne 🙂
    Quand tu en as assez d’etre en Chine et cherche une retraite spiritualo-paisible qui invite a l’ecriture et la relaxation, je t’invite a visiter ma cabine de Serene Lakes. Actually serene.

  2. G: It’s so good to read your words (even if I need Google.com/translate to help me). I hadn’t thought of the Parable of Talents since childhood. Something to think about on this last day of the year. Happy New Year to you. Hope our paths cross again this year. xoJeff

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