11 janvier, la sécurité des impasses

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Avec une densité urbaine d’environ 24 000 habitants au km2, Shanghai est une ville où les existences se croisent, s’entrechoquent et étincellent parfois.

Bien-être aux enchères

Quand je suis arrivée ici il y a trois ans, on m’a parlé de la « face » et du « guanxi ». Ces deux mots sont une sorte de tarte à la crème de l’acculturation. Ceux qui sont au jus prononcent ces mots avec des airs entendus de conspirateurs tandis que les nigauds clignent des yeux en essayant de se mettre au parfum.La « face » n’est pas si simple que cela à comprendre pour des occidentaux chez qui la croyance en un « moi » consistant et dominateur fait long feu. D’après mes observations, la « mianzi »  tient à la surface de son image sociale, un pécule qui grandit ou diminue à la faveur des honneurs que l’on reçoit ou des rebuffades que l’on subit en public.  En Chine, on se pense assez communément inséparé. Cela touche plus à la position sociale qu’au chatouillement de l’égo.  Mieux vaut donner de la face que la perdre. Quant au « guanxi », c’est le carnet d’adresse. Facile ! Souvenons-nous du candyde slogan : « avoir des amis, c’est très utile ». Pour nous français, qui venons d’un pays d’allégeance, se faire des relations s’apprend plus vite que l’imparfait du subjonctif.

Si je me prends très fréquemment les pieds dans la face, je cultive mon « guanxi » en passant une bonne partie de mes soirées dans des pince-fesses de tout acabit. Je n’ai pas la précision du sniper : gens des sciences et des techniques, hommes et femmes des arts et de la culture, figures de l’économie et de la politique, je ratisse large. La dernière fois, je me suis retrouvée dans une soirée qui mêlait des européens et des chinois férus de développement personnel : des cadres en quête de sens, des créatifs en recherche d’emploi, des amant(e)s en quête d’aventure… un échantillon du lectorat de Psychologies magazine, tu suis ? Ne crois pas que je me moque.  D’une part, je suis sociologiquement solidaire des quarantenaires dépressives et célibataires et d’autre part, il y a ici une capacité d’enjouement qui sauve, une grâce souriante qui est en définitive le bénéfice le plus grand et le plus immédiat que l’on puisse retirer de ces fredaines.

La soirée était organisée par une association en cours de constitution. Son objet est d’offrir un espace à usages multiples en vue de contribuer à l’harmonie du monde. Il revenait aux membres de définir ultérieurement le programme des activités de l’association dont chacun devait se sentir partie prenante. Du nanan. Pour financer la location de ce nouvel oasis l’association avait organisé une vente aux enchères de services personnels: cours de didgeridoo, taichi, séance de psycho-généalogie, hypnose, creative writing, personal styling…. Et là, tu peux le croire, j’ai assisté à l’intrusion du capitalisme le plus sauvage dans l’univers gentillet du développement personnel : ces femmes que l’on croyaient perdues ont révélé un fort pouvoir d’achat et ces musiciens planants ont montré un redoutable esprit de compétition.  L’harmonie du monde ? C’est çà. C’est hilarant.

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Ce petit garçon est perdu

Jeudi, j’ai trouvé un petit garçon en haut des escalators du premier étage du centre commercial. Il s’était égaré. Assis par terre sous l’auvent de la coursive qui dessert les magasins et restaurants, il pleurait bruyamment et mouillait sa  petite veste en molleton rouge. Deux hommes fumaient sous le crachin. Un groupe de jeunes gens passait en riant. L’hôtesse du restaurant attendait sourire figé. Aucun ne voyait l’enfant. J’ai pris le petit dans mes bras et demandais en anglais à la fille du restaurant si elle avait vu la mère du gosse. Elle est partie un instant pour revenir avec une coupelle de compote.  Les deux fumeurs ont écrasé leur mégot et je me suis rendue à l’accueil du rez de chaussée. Des clients faisaient la queue pour acheter des cartes VIP. J’ai dit en anglais très fort deux fois: « this little boy is lost ». Une fille a compris « lost » et les gens se sont retournés. J’ai posé l’enfant à terre qui est resté obstinément accroché à mes jambes. Sa mère est arrivée peut après, essoufflée, l’œil fixe. Elle est allée droit sur l’enfant, l’a saisi puis a prononcé xie xie d’une voix étranglée par l’angoisse qu’elle avait ressentie et ne m’a pas jeté un regard.

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Bleu nuit

Big Movie est une chaîne de magasins de Shanghai ouverte tous les jours et très tard dans la nuit. On y vend des DVD piratés. Mais pour l’ambiance, on est loin du Passage Brady à Paris où les commerçants de Pondichéry refilent à la sauvette des nanards bollywoodiens entre les patates douces et le garam masala. Non, Big Movie est aussi pimpant qu’un supermarché à l’ouverture. C’est qu’en Chine, une propreté méticuleuse sert à compenser un défaut d’honorabilité. On a raison de se méfier.  On découvre parfois sous une jaquette parfaitement imitée un film à l’image tressautant filmé caméra au poing dans une salle coréenne et sous-titrée en espagnol. Mais pour 1,5 euros on trouve TOUT : Le Sacrifice et Shrek, Bright star et Die Hard, De rouille et d’os et The Wire.

Samedi soir donc vers minuit, je suis allée traîner chez Big Movie . J’ai failli acheter l’intégrale de The Wire mais dans un éclair de lucidité, j’ai vu  défiler le chapelet des nuits blanches, les yeux cernés de noir et peut-être au loin, la ruine de mon commerce florissant. Prudente, je me suis abstenue et j’ai acheté la Vie d’Adèle et me suis laissé embarquer par la densité fiévreuse de cette passion simple, exorbitante et obstinée. La sécurité des impasses a quelque chose de rassurant et pleurer soulage.

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2 Commentaires

  1. Il y a une étude tres interessante sur l’utilisation du « guanxi » dans le contexte de la vente d’assurance vie. Ce qui m’avait le plus marquee c’est la frontiere tres difficile a deceler entre la recherche d’une harmonie dans le groupe, une notion du don contre-don mais egalement une facheuse tendance a faire ce que nous appellerions nous du chantage sentimental pour arriver a ses fins.

    Ils auraient interet a un peu plus les cherir leurs marmots, d’autant qu’ils n’ont pas le droit d’en faire d’autres. Au retour des vacances j’ai demandais a ma collegue si grace a la nouvelle loi elle pourrait enfin avoir ce deuxieme enfant dont elle reve tant… Et bien non; n’etant ni elle ni son mari enfants uniques, cette prerogative ne leur sera pas octroye. Elle le dit avec le sourire mais beaucoup d’emotion dans les yeux…

    Pour ce qui est des films, « Hunger Games » m’a agreablement surprise et « L’Homme au complet blanc » est etonnant de modernite sur le theme de l’invention geniale qui peut ruiner une economie.

  2. Le Guanxi pour les chinois c’est effectivement beaucoup plus contraignant. J’en donne un version ‘édulcorée’ et occidentalisée. La ‘face’ me pose beaucoup plus de problème car je n’arrive pas à prendre très au sérieux cette histoire (et j’ai tort).

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