12 avril, je ne t’apprends rien

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Au fil de l’eau

Je suis allée courir le long de la rivière Suzhou en direction du nord. La rivière est un couloir boueux qui sillonne la ville, traverse des ruines où vivent encore quelques squatteurs pour rejoindre les zones d’immeubles de bureau en construction près de l’aéroport. Des milliers de travailleurs migrants y travaillent tous les jours, créant autour de ces  chantiers de petits villages en préfabriqué. On y vend de la nourriture, des bonbonnes d’eau, des vêtements de seconde main. Du linge pend entre deux poutrelles métalliques. Ces hommes et ces femmes à la vie frugale et violente bâtissent des rêves d’architecture magnifiquement complexes.

Je passe sous le ring où un coiffeur en blouse blanche a installé un salon en plein air. Trois fauteuils de fortune forment un mobilier qui ferait la joie des collectionneurs d’Arte Povera. Une chaise Ming dont il ne reste que les bras sinueux a été « bouturée »  avec le dossier et le siège d’une chaise droite en skaï rouge. Un fauteuil d’avion cul de jatte est posé sur un parpaing de béton brut. Une lourde chaise chinoise de bois sombre est rafistolée avec des lamelles de bois tendre et blanc de cagette. Ces objets bancals et ingénieux me plaisent énormément.

Devant son salon, sous les piliers du hub autoroutier d’Hongqiao défile une cohorte innombrable de scooters, de camions et d’automobiles ; cette fois, j’ai vu passer un soldat. Sous son casque kaki son visage était couvert de suie et barré d’un énorme sourire.  Il écoutait des chansons d’amour qui sortaient d’un minuscule transistor posé à ses pieds.

Plus loin, la rivière s’élargit et tout en courant, je découvre un spectacle étrange. Deux hommes habillés de capotes de caoutchouc marchaient dans l’eau peu profonde. Ils avaient de longs épieux avec lesquelles ils draguaient le fond des eaux. Quand je suis revenue une heure plus tard, ils sortaient de volumineux sacs blancs de la rivière sous l’œil d’un troisième homme. Que faisaient-ils ? La Chine est pleine de mystères.

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Je ne te t’apprends rien

V. travaille sur un projet de recherche qui porte sur la créativité et la culture d’entreprise et sur un sujet pareil, il faut bien toute son intelligence pour éviter l’écueil d’une mystification. Je lui ai fourni deux noms de créateurs chinois à interviewer et jeudi, c’était mon tour. Je pensais tout d’abord qu’elle allait m’interroger sur mon travail qui consiste à instiller un zeste de créativité dans le conformisme policé de la Grande Entreprise, mais non! c’est sur la source de ma propre inventivité qu’elle m’a interrogée.

Ce n’est pas si facile de parler de ce lieu intime et singulier où se forgent de nouveaux concepts. Bien que je me sois quelquefois penché sur la question – notamment pour décrire ce qu’il y a de raisonnable et de partagé dans la fabrique des idées,  le cheminement créatif reste pour moi largement obscur et impensé. Quand j’essaie d’en parler, cela me vient maladroitement. J’avance cahin-caha avec des redites et des parenthèses. Le flux de mes pensées est entrecoupé de silences, entravé par l’émotivité qui s’attache inévitablement à la poussée de l’intime. V. m’écoutait et son évidente maîtrise du sujet  lui permettait de deviner, mieux que moi, où je voulais en venir. Elle reformulait mes propos en deux ou trois mots simples et directs, les classant, à mesure que je parlais dans une typologie qu’elle semblait avoir en tête. Du coup, mes digressions me semblaient assez oiseuses : elle savait tout et je ne lui apprenais rien. Et de ce rien,  je ne disais pas grand-chose.

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