24 mai, des garçons petits ou grands

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B et les conspirateurs chinois

B. était invité à donner une « master class » de dessin dans la ville de D. non loin de Pékin Il est revenu désappointé. Les dirigeants de l’école d’art l’ont harcelé pour acheter ses dessins à bas prix ou les retenir en guise d’acompte sur de futures ventes mirobolantes à quelques huiles locales ; ils ont chipoté sur son salaire (15 euros par jour, une misère!) et multiplié les petits manigances pour le placer, sans jamais le menacer directement, dans un état d’inquiétude, trouble et pourrissant. A ce petit jeu, les chinois sont très forts. Nous autres sommes trop impatients et puis la clarté nous importe. B. est un vrai personnage de roman russe : fort et sensible, sage et candide.  Il a suffisamment de lucidité pour déjouer les bassesses de ces comploteurs minables mais est bien trop entier pour ne pas en être blessé.  A l’entendre me conter ses déboires,  je sentais qu’il lui en avait coûté se montrer inconstant et décousu pour mieux se défendre. Désormais,  il n’accordera plus sa confiance sans garantie. L’entrée dans l’âge cassant, où l’on doit apprendre juger des hommes avait assombri son regard.

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K et les plongeurs du Huanpu

Tout de même, il avait retrouvé son sourire d’ogre débonnaire quand je l’ai rejoint dans un compound du côté de Zhongshan pour un concert de J. Kostov, un accordéoniste et compositeur macédonien. Après quelques mois passés à Shanghai, l’incroyable K a réussi à monter un orchestre de 25 personnes toutes nationalités  confondues pour jouer ses compositions : les Huanpu Divers. En avant la fanfare ! Des allemands à la flûte  battent la mesure de leurs grands pieds chaussés de Birkenstock, un colombien dans sa chemise à pois frappe les percussions hilare, des chinoises en robe de soirée  chatoyantes se penchent sur leur violons, un serbe maigre et chapeauté couve une guitare chinoise, une japonaise au visage de lune s ’occupe des chœurs et à la direction d’orchestre officie une géante blonde américaine.  La musique, très cinématographique mêle des influences manouches, des airs populaires des Balkans ou d’Asie centrale et des accents plus contemporains. C’était foutraque et poétique à souhait ! A la fin du concert, Kostov, enveloppé dans une grande tunique de brocard doré, l’accordéon serré sur sa poitrine et les yeux battus avait l’air de ces princes des contes orientaux qui fredonnent encore des airs pour eux mêmes quand la nouba s’achève.

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Cheveux-Dans-Le-Vent et les dédicataires inconnus

L’un des coursiers du quartier, que nous appelons Cheveux-Dans-Le-Vent à cause de sa houppe bouffante au-dessus du front m’apporte deux livres Shanghai Zen à dédicacer. Les noms des dédicataires – deux  messieurs inconnus –  étaient écrits sur des post-its. J’ai signé les livres et Cheveux-Dans-Le-Vent  s’est envolé.

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Une voix avec des poils

Mon neveu A est un petit bonhomme de 5 ans si gentil et si espiègle que le regarder vivre rend heureux. Sa mère était en voyage et demeurait chez un couple d’amis;  elle l’appelle un soir au téléphone. A. entend en arrière-fond une voix mâle qui n’est pas celle de son père et s’étonne : qui donc est cette voix avec des poils ? Cherchez le garçon…

Et encore un truc sur ma mère…

C’était une semaine peuplée de figures masculines mais tout à l’heure  je me suis mise à penser à ma mère après avoir lu un article écrit par le fils de Susan Sontag sur la mort de sa mère. C’est la fête des mères n’est ce pas ?

La dernière image que j’ai d’elle date de février 2013 quand elle était à Maison Blanche, un hôpital psychiatrique où elle a passé une bonne partie des dernières années de sa vie. Je me souviens de notre conversation qui ne fut pas tout à fait la dernière mais sûrement une des plus importantes. Il faisait froid à Paris, elle était complètement à la dérive et pour me changer les idées, j’étais allée voir l’exposition de Hopper au Grand Palais. J’avais acheté pour elle trois cartes postales des tableaux de  Hopper, des paquets de Marlboro lights qu’elle fumait à la chaîne et aussi le Monde et Libé. On a parlé de livres et de peintures, la culture entre elle et moi était une métaphore qui nous permettait de converser depuis que je savais lire.

Ma mère n’était pas quelqu’un qui se préoccupait de la réalité des choses. Elle voulait tenir le rôle-titre dans une existence rêvée. Elle a aimé deux des cartes postales que je lui présentai mais a refusé la troisième. Je m’y attendais mais je l’avais choisie par exprès : c’est une reproduction du dernier tableau de Hopper ; on y voit une chambre aux murs nus sur lesquels se déverse la lumière du jour. C’est l’image d’une pièce vide, silencieuse et inanimée qu’un flot de lumière blonde touche et transforme. Du coup, on a parlé du vide. Ma mère le détestait, le refusait de toutes ses forces et elle n’a jamais pu le voir même en peinture. Et moi de lui rétorquer laconiquement que le vide pouvait être une disponibilité, une chance comme la lumière ce tableau l’indiquait peut-être. Elle est alors sortie de sa torpeur médicamenteuse et aussi de cette façon grandiloquente qu’elle avait de parler en s’adressant à un parterre invisible, m’a regardé avec étonnement et dit distinctement: « Finalement, tu es assez mûre » en me tendant la carte postale de la chambre vide.

Evidemment j’ai eu l’occasion de penser souvent à cette phrase et à ce « vide » qu’elle me laissait en héritage. Pour une fois, elle ne semblait pas me reprocher de la laisser « au bord du gouffre ». La place qu’occupait le vide dans nos vies respectives formait une ligne infranchissable entre nous qu’elle avait fini par accepter. J’allais apprivoiser ce vide qui l’avait tant terrifiée et elle me reconnaissait au finish la maturité de savoir  faire avec.  Quand la lourde porte s’est refermée sur sa silhouette fragile et têtue, j’ai été traversée par l’idée que je ne la reverrai sans doute plus dans cette vie (c’est le genre de pensée qu’on s’interdit de voir affleurer trop nettement de crainte de devancer l’appel) mais je savais que je pouvais disposer et qu’elle pouvait partir.

 

 

 

 

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2 Commentaires

  1. Chère G. Merci d’illustrer si bien nos aventures en Chine. Relief des relations humaines avec nos amis chinois, analyse pentone des couleurs locales, poésie du quotidien, avancées de l’âme de l’aventurière. Je partage tout. L’aventure se termine aujourd’hui pour moi. Je continuerai à lire ta chronique, de l’autre côté du miroir.

  2. Chère C., merci de ce mot gentil. ce fut pour moi une chance et une joie de te rencontrer en Chine et j’espère te revoir en France or ailleurs. Bon retour au pays.

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