Alibaba _1688 et les petites voleuses

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La mort et le yaourt

J’ai vécu à New York pendant six mois dans ma 22ième année. Je louais une chambre chez un type portant le nom de Kenneth qui n’avait quitté Manhattan qu’une fois dans sa vie pour se rendre en Floride auprès de sa vieille mère. C’était un gars un peu bizarre, professeur de math à la retraite, le plus routinier qu’on puisse voir. La composition de ses repas n’avait pas varié d’un pouce au cours des vingt dernières années et il ingurgitait une quantité impressionnante de pilules et de vitamines colorées pour tenter de prolonger à l’infini le cours de sa morne vie. Le brouet est insipide mais on en veut encore.  Il me donnait chaque semaine à résoudre pour quelques dollars des énigmes mathématiques que je repassais en cachette aux traders de la banque d’investissement où je faisais mon stage. Les courtiers étaient des animaux fébriles et gloutons mais ils savaient compter. Ils résolvaient mes problèmes en un clin d’œil, et gratuitement encore, tout fiérots de monter que leur cerveau était foutrement rapide. Les problèmes de Kenneth m’avaient valu une certaine réputation au sein du département des financements structurés: j’étais la-stagiaire-des-énigmes-mathématiques-du-vendredi. Mon collègue stagiaire, un blondinet gentil était le-pleurnichard-qui-apportait-les-cafés-du-matin et les flèches fusaient quand il traversait peureusement ce parterre de fiers-à-bras gonflés de testostérone. On discutait ensemble des moyens qu’il aurait de s’imposer au sein de la meute et je l’écoutais sceptique rêver de vengeances chimériques. Le film de Scorsese Le Roi de Wall Street m’a rappelée l’ambiance fortement sexuelle et agressive qui régnait alors ; la banque en question a disparu engloutie par la débâcle de 2008 mais si ses vitamines n’étaient pas frelatées, Kenneth pourrait bien être encore de ce monde.

Pourquoi est-ce qu’il me revient en mémoire aujourd’hui ?  Ce doit être New York. A. s’y trouve en ce moment pour prêter main forte à nos clients chinois dans la négociation d’un hénaurme contrat avec une société américaine détentrice de plusieurs marques de mode. Mais c’est aussi parce que ce Kenneth prétendait qu’il n’y avait que deux choses importantes dans la vie : la mort et le yaourt. J’aimais l’effet linguistique produit par sa réduction définitive de toute la sagesse humaine à deux éléments menottés ensemble comme des évadés idiots.

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L’écriture du geste

Vendredi  j’ai vu une exposition de N+N CORSINO qui figurait sur des écrans plats des corps en mouvement; des signes en chinois, en sanskrit ou en français s’enroulaient autour des danseurs, puis fragiles, s’évanouissaient quand le corps sur l’écran devenait trop consistant. La danse semble bien être la source réelle de l’écriture et l’on ne doit pas seulement son invention à la comptabilité des bestiaux et des esclaves sur des tablettes d’argile dans les faubourgs de Bagdad. Je me disais aussi !

Dans la caverne d’1688

Alibaba est la grande plateforme chinoise de Business-To-Business (B2B) qui va être introduite en bourse à Wall Street très prochainement. Je me trouvai cette semaine à Hangzhou dans la caverne d’Alibaba (1688 pour ceux qui  comptent en chinois) pour le lancement de la boutique en ligne de Swarovski – le code barre du site représenté en grand sur un trophée commémoratif était bien évidemment couvert de cristaux noirs. Le représentant de Swarovski a expulsé son discours avec un ton haché suant dans son costume de laine bien coupé puis j’ai donné un petit speech sous le grand chapiteau blanc transformée en étuve. Il faisait 34 degrés et  je n’ai aucun tuyau sur l’IPO.

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Les petites voleuses

Je travaille actuellement sur la collection d’une marque de mode pour femmes et cela prend un temps infini : les filles du design sont si lentes que les séances sont aussi soporifiques qu’un match de baseball. 15 minutes pour aller chercher trois esquisses dans le bureau d’à côté, une heure pour découper deux bouts de tissu et encore, sans tailler droit. Les interruptions sont fréquentes ; la patronne débarque dans le bureau pour papoter tant elle s’ennuie, les fournisseurs ou les modélistes défilent pour montrer leurs produits , la chef du design commande un sandwich, grignote des jujubes et parle la bouche pleine…Tous ces intermèdes ralentissent un rythme déjà mollasson et se paient d’une longue remise en marche. Avant d’y aller, je me mets dans un état proche de l’hébétude pour ne pas trépigner et parviens à ne pas soupirer trop souvent.

La dernière fois, une commerciale boulotte de nationalité coréenne présentait ses échantillons au beau milieu d’une cercle de filles qui disaient oui ou non sans rime ni raison.  On croit que la spontanéité a du talent, mais je peux dire avec une certaine assurance que c’est faux : l’instinct en mode est l’excuse de ceux qui n’ont aucun jugement.

Un tissu leur avait particulièrement plu.  Assise hors du cercle formé par leur dos, j’ai pu voir passer le bout de chiffon de main en main avec une célérité surprenante. L’une des filles a quitté la salle pour aller couper le tissu en vue de le copier puis a repris sa place prestement comme si de rien n’était. Un peu plus tard, elles ont essayé de remettre cela, mais la coréenne s’ est aperçu du subterfuge et a saisi sans ménagement la petite voleuse par le bras. Ce genre de chose aurait fait scandale dans une société européenne. La victime outrée aurait demandé réparation et les voleuses prises sur le fait auraient été mortifiées. Ici, non. L’événement n’a été qu’une petite ridule de rien du tout dans la traversée de cette paresseuse après-midi. Les chinois en ont vu d’autres.

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