21 juin, Parlons un peu de la pluie

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Les eaux de juin.

Après le joli mai, Shanghai pourrit sur pied, rincée par des pluies continuelles. Il faudrait être un spécialiste de la pluie ou peut-être anglais pour apprécier l’infinie variété des eaux de juin : les bruines duveteuses comme des édredons percés, les averses battantes qui pissent dru sur le crâne ou les ciels de traîne crachotant et postillonnant. Cette douche perpétuelle a tout de même réussi à refroidir ma tête échauffée par les colères inutiles de ces derniers jours. Cette semaine, j’ai répété mes ordres à l’équipe d’un ton las et doux et me suis surveillée comme le lait sur le feu pour ne rien attendre de plus que ceux qu’ils pouvaient donner.  C’est-à-dire très peu.  J’ai traqué et détruit sur le champ le moindre retour en grâce de cette espérance idéaliste selon laquelle les individus chercheraient à dépasser leurs limites : ben non, mon vieux, les hommes calculent et la prudence enjoint le plus souvent de ne pas s’épuiser. Tout le monde sait çà depuis Machiavel. Moi pas. Va savoir, la sagesse des blasés n’est pas pour moi. Aussi, mue par je-ne-sais-quel instinct de survie, j’ai entrepris d’aller à nouveau puiser dans le grand réservoir de folie baroque qu’offre la ville de Shanghai.

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L’onguent des villes.

C’est une technique éprouvée:  j’erre sans but. Après une réunion de femmes françaises de Shanghai brillantes-équilibrées-impliquées, je ne suis pas rentrée tout de suite. J’ai traversé la voie aérienne pour m’affaler sur le ponton de bois qui borde l’étang du parc du temple de Jing ‘An . De la voie aérienne me parvenaient les mugissements ininterrompus du trafic et aussi un parfum d’asphalte et de pneus chauds. Le ciel était un rideau mauve sale tendu entre deux hautes tours éclairées. Autour de minuit, dans le parc désert, les saules pleureurs se balançaient lentement;  deux chatons roux jouaient dans les bambous. La densité urbaine était telle que l’air paraissait huileux. J’étais bien,  en sécurité auprès du coeur battant de la ville.

Deux jours après je suis retrouvée dans un bar glacial près du pavillon allemand de  l’expo de 2010 où des chinois braillards choquaient des bocks de bière en écoutant un groupe serbo-japonais jouant du turbo folk. Rien de tel qu’un bon vieux « shitty » bar et quelques bocks de Dunkel pour improviser une démonstration de danse limbo et de mambo devant des chinois rigolards et, disons-le,  médusés. La patronne, une jolie chinoise du nom de Sissi, appréciant la performance, m’a demandé de revenir vendredi.

Enfin samedi, en compagnie de K pour une errance à la fin de la ligne 2. Les fins de lignes sont des voyages peu onéreux, souvent ratés  – mais tout voyage l’est un peu – où le « pittoresque » surgit avec la trivialité d’un exhibitionniste. Alors que nous allions revenir vers le métro, j’ai remarqué un improbable musée d’art tactile au fond d’une cour jonché de tessons de verres et de briques, au bout d’un canal boueux du côté de MinHang. Je ne pourrais jamais retrouver ce nulle part. Devant la porte, un cheval ailé de couleur rouge se dressait absurde au beau milieu de ce décor minable. J’ai passé le seuil de la porte où sommeillait un chien borne. Un tableau décorait l’entrée  et figurait  Deng Xiaoping au bord de la mer, montrant le chemin des réformes. Le musée contenait des objets de bois aux formes bizarres et cloutées – des sortes d’instrument de torture mollement  pornographiques – Ils avaient une odeur douce et poivrée.  Une toute jeune fille est apparue me tendant un livre d’or vide. J’ai écrit: «  Nice horse ! Signé: Alexandre de Macédoine » en l’honneur du pays de K car je ne savais pas quoi dire pour m’accorder à cette folie et je n’allais tout de même pas signer Marguerite Duras.

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