6 juillet, prévoir des ruines

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Rappel : prévoir des ruines

Depuis la terrasse située au 30ème étage de l’Hôtel Indigo à Shanghai, on découvre  l’ample courbe du fleuve Huanpu, à l’est,  les tours miroitantes de Pudong et à l’ouest, le trou de la ville basse noire comme une bouche édentée. S., chercheur en urbanisme venu de Singapour, trouve la ville à son goût.  Je partage son avis. Il y a ici une densité qui fait mouche, un sorte d’équilibre du planifié et de l’impensé et du neuf et de la ruine. C’est quoi une belle ville ? Difficile à dire. Je n’aime pas New Dehli à cause de la peur que m’a causée un horrible chauffeur de taxi ; j’aime Palerme pour la grande pompe baroque et les mystères de Pâques et Varsovie pour ses petites ruelles fleuries de roses trémières qui fleurent bon la campagne. Ce « j’aime/j’aime pas » exprime seulement des préférences esthétiques héritées et une mémoire sentimentale de touriste. Il est presque certain qu’en d’autres circonstances, j’aurais pu aimer Dehli, fuir Varsovie et peut-être même oublier Palerme. Mais tout de même,  l’imprévisibilité me semble un élément nécessaire à l’urbanité, une résistance minimale aux systèmes fermés, à la pseudo-cohérence de la raison planificatrice. Dans le parc à côté de chez moi, personne n’utilise les deux larges entrées prévues par le paysagiste mais se faufile entre deux barrières sous un grand pont de béton. Les promeneurs anarchistes ont percé des chemins de chèvre dans le parterre végétal initialement planté. Quelques milliers de chinois piétinent et l’herbe ne repousse pas. On aime ouvrir les villes à l’usure.

Désaffection et satisfaction.

Mon assistant P. va partir. Faut dire qu’il y a deux semaines, à l’issue d’un savon mémorable, je lui avais dit, c’est « up or out ». Il a choisi. Il a raison. Je n’ai pas cherché à le retenir et le remplacerait d’ici peu. Je crains seulement que les autres s’en aillent aussi et que la désaffection  tourne à la débandade. Pourtant, alors que mon effectif se réduit et que je  me désinvestis un peu de mon travail, des clients se sont montrés reconnaissants de l’aide que nous leur avons apportée : l’un, dont les ventes baissaient dangereusement, a relancé son affaire et va ouvrir 17 nouveaux magasins cette année. Pas mal ! L’autre parle de « soutien rare et précieux ». En Chine, le perfectionnisme a du plomb dans l’aile tandis que le « good enough » règne sans partage. J’en fais assez. J’aurais au moins appris cela.

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Dans le creux de la langue

Avec les étrangers que je rencontre ici, je m’exprime le plus souvent une langue anglaise mal fichue mais désarmée. Les mots, dépouillés de sous-entendu pernicieux, ne font pas de mal à une mouche. J’aime ces creux poétiques et le silence innocent qui s’immiscent entre les phrases. On ne peut pas tout dire de toute façon. Moi qui ai par le passé, si vainement  surveillé mon langage,  je n’imaginais pas à quel point il pouvait être reposant de parler en s’en fichant.

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un commentaire

  1. Désolé d’apprendre le départ de ton P., même si tu fais mine de ne pas y tenir outre mesure 🙂

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