20 décembre, le monde loué

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Voilà deux semaines que j’ai passées sans lire ni écrire. C’est une erreur : je vis mieux quand les morceaux de ma vie sont tenus assemblés par le fil de l’écrit.

Le monde loué

Le froid est arrivé brusquement à Shanghai. Le ciel est d’acier, brillant comme un couteau. L’herbe jaunie des parcs crisse sous les pas. Dans les rues, les gens rentrent les épaules et se dandinent engoncées dans leur gros pyjamas molletonnés ; de leur bouche s’échappe un souffle blanchâtre qui se mêlent aux les fumerolles des braseros. La rue se frotte les mains, les lèvres gercent. La nuit, les collecteurs de cartons poussent leurs charrettes contre le vent froid.

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Depuis début décembre, j’ai emménagé dans une chambre située au cœur de l’ancienne concession française. Je vis dans un compound organisé autour de quatre allées. Dans une salle commune, de vieilles personnes font de la gymnastique le matin au son de chants communistes, une concierge à la tignasse ébouriffée surveille la nuit les entrées et les sorties par la porte principale.  Un coup d’œil suspicieux par la fenêtre de sa loge, puis elle se jette lourdement sur son lit de camp et lit des illustrés. Des chats se faufilent entre des vélos rouillés. Mon installation est encore précaire dans cette piaule mal chauffée et rafistolée mais je découvre mon nouveau quartier avec délice. Dans un rayon de cent mètres, la vie chinoise fait parade, affairée, goulue et joueuse. Selon les heures de la journée flottent dans l’air des odeurs de pain cuit, d’huile de graissage ou de sciure de bois. Un peu plus loin, c’est la grande avenue Huahai, les boutiques de luxe et les villas patriciennes du « monde loué aux français » (c’est comme cela que l’on désigne en chinois, la concession française).

Bienvenue à la COMAC

Je n’ai pas encore eu le temps d’arpenter le quartier avec la lenteur qu’il mérite car j’ai été occupée en réunions commerciales avec des sociétés chinoises. Je traverse Shanghai plusieurs fois par jour des zones industrielles high-tech de Minhang au quartier d’affaire de Xujiahui. Pour échapper aux encombrements des heures de pointe, je marche, prends le métro, saute sur un taxi-moto sauvage ou un touktouk. La multiplication de moyens de transport fait de chaque déplacement un parcours périlleux, plein de rebondissement, de calcul et saturé d’adrénaline. Je suis pressée. J’ai mal aux pieds.

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J’ai proposé mes services à la société aéronautique COMAC. Malgré ce nom de comice agricole – ou, selon ton goût, une mutation argotique « comme ça », la COMAC est une entreprise d’état qui entend concurrencer Airbus et Boeing. Pour le moment, un seul avion a été acheté par Chengdu Airlines. Parions cependant que la « recommandation impérieuse » du gouvernement chinois assurera à la COMAC un carnet de commande bien rempli. J’ai rencontré le « leader suprême » (on me l’a présenté sous ce titre majestueux) et la secrétaire du parti. On m’a reçu avec le formalisme poli du cérémonial socialiste et quand je suis entrée dans la salle de réunion, vingt visages jeunes et souriants m’attendaient, assis autour d’une immense table de bois sombre où fanait lentement une énorme gerbe de fleurs: les designers de la COMAC. le travail des cinq dernières années se résume à peu de choses. Un logo et quelques rendus 3D de design intérieur qui n’ont jamais vu le jour. Deux designers étaient plus éveillés que la moyenne. Ils m’ont avoué qu’il ne se passait pas grand-chose à la COMAC. Le garçon avait fait ses études à Harbin. Comme je lui demandais quelle était la spécialité de son université, il m’a dit avec ingénuité qu’elle était surtout connue pour ses liens avec la Russie. On m’a écouté avec attention et va savoir comment j’en suis venu à parler de la symbolique du bleu dans la culture occidentale, du manteau de la vierge marie, du roi Saint Louis et de l’histoire des couleurs de Pastoureaux.  Fallait il que je m’emmerde….

Un bouquet d’oursons

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J’ai aussi rendu visite à un géant du linge de maison. En attendant la patronne de cet empire dans son vaste bureau, j’observais un bouquet d’oursons en peluche qu’on lui avait offert et dont les yeux puce me fixaient étrangement. Pourtant, ce kitsch un brin malsain ravit mes amis chinois: ils fondent devant tant de mignonnerie. La version ‘mode’ du kitsch est moins frelaté et franchement hilarante. La moisson de slogans absurdes est abondante : J’aime Pairs (une ville proche de Paris ?), Au Evoir (prenons l‘R’) et le très rigolo « J’aime le painpain » que tous les pinpins du monde devraient avoir dans leur garde-robe.

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Place du Peuple

J’ai joué à nouveau avec le Shanghai Community Band dans la station de métro People’s square. Un autre sax ténor s’est pointé. Un gros monsieur chinois aux dent brunes. Il avait assisté à une ou deux répétitions et m’a fichu dedans. Je ne suis pas encore assez autonome dans mon jeu pour m’abstraire de ses faux-départs et nombreuses fausses notes. Il y a bien quelques bons musiciens chinois dans cet orchestre mais les deux saxos (alto et ténor) et la basse sont d’affreux jojos qui jouent mal, empestent le mauvais alcool et le tabac. Ils n’en font qu’à leur tête en toute impunité car l’orchestre est sponsorisé par le gouvernement du district de Hongqiao. L’alto accomplit le tour de force de jouer systématiquement un temps en retard. Je t’assure que c’est impossible à faire volontairement. M’est avis que le goût chinois de l’harmonie est très surestimé. Ici comme ailleurs, le désaccord des individualités règne en maître. Si j’ai été musicalement frustrée, c’est tout de même quelque chose de jouer dans la station de la place du peuple où transitent 8 millions de voyageurs par jour.

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On ne saurait être (totalement) blasée 

Mes neveux A et L m’ont remis sur la voie de la vie qui s’écrit. Qu’ils soient ici remercié. L a écrit un premier poème simple et beau. Quatre prénoms suivis de quatre mots : un jardin, une fleur, une cabane, un seau. A. a terminé ainsi : Zoo.

Existerait-on sans poésie ? En dépit de l’air blasé que j’affiche sur cette photo, je ne pense pas que cela soit possible.

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(Blasé Project de Hadas Zucker , photo David Jumpa )

PS : qu’on se rassure, je n’ai pas repris la cigarette 

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