3 mai, on ne peut pas être ailleurs

tumblr_nlfsnvZKUa1r7kuu3o1_1280

Tous les matins, je marche jusqu’à la station de la rue Shaanxi Sud où je prends la ligne 10, c’est la ligne mauve, en direction de l’ouest jusqu’à l’arrêt Shui Sheng road. Là, coincé parmi quelques milliers de bicyclettes rouillées et de scooters rafistolées de chatterton jauni, m’attend mon vélo lui aussi festonné d’un ruban de tissu rose et délavé, relique jamais arrachée d’un ancien arrimage. Il faut croire que le besoin de distinction, même modique, est inextinguible. Je pédale alors sur trois kilomètres sous les platanes de QingXi road et m’arrête parfois acheter deux petits pains plats cuits au charbon, l’un saupoudré de ciboule, l’autre sucré à la mélasse que j’avale en roulant tout en manœuvrant ma bécane dans les remous imprévisibles du trafic.

En 45 minutes, la vie de Shanghai, à peine filtrée, passe en accéléré. Tout commence par le chant têtu des oiseaux en cage que deux vieux boutiquiers accrochent le matin à l’auvent de leur échoppe–  on y trouve toutes sortes de graines, c’est une cruelle tentation pour les oiseaux. Un menuisier, la tignasse couverte de sciure, fabrique des tabourets minuscules dont la forme polie par l’usage est d’une parfaite simplicité. Ensuite, les restaurants de rue où l’on avale en se brûlant la bouche, des raviolis frits, de la bouillie de riz, de la soupe de nouilles où flotte parfois un œuf frit. De grands types, vêtus de noir et casqués de blanc y sont souvent attablés et fument des cigarettes. Je n’ai pas compris s’ils étaient flics ou encaisseurs, sans doute un peu les deux. Plus loin, deux poissonniers accroupis écaillent des pageots argentés  qui sautent en s’étouffant de larges bassines plastiques. C’est sale, ça empeste, des chats malingres rodent, avides. Plus loin, les joueurs de cartes bataillent sous l’œil averti de spectateurs, agglutinés en caillot autour de la table de jeu. Viennent ensuite les promeneurs de chiens sur le parvis d’un grand immeuble. J’y croise souvent un bouledogue obèse et cardiaque, la gueule perpétuellement figée en un sourire baveux et vaguement obscène. Ce sont là les premiers 400 mètres et mon bon, tu penses bien que je ne t’ai pas tout dit.

Dans le métro, la majorité des voyageurs sont absorbés par la contemplation hypnotique de leurs téléphones mobiles. Je peux donc observer sans vergogne. Leur corps est bien là mais eux, n’y sont pas vraiment. Entre deux stations, 2 kilomètres et trois minutes, combien traversent-ils de temps et d’espaces ? Leurs visages désertés me fascinent : ils expriment très crûment le désir de liquider le corps et de couvrir la place laissée vacante d’une peau brillante d’images choisies. Récemment, M. m’a fait part de sa peur de disparaître, d’être « hacké » par un voleur d’identité digitale. Une belle angoisse post-moderne, pas vrai ? De la manipulation toute puissante de soi jusqu’au fantasme de l’anéantissement. Seuls les vieux, les bébés, les pauvres et les simples d’esprit échappent peut-être encore à cette frousse. Ils n’ont pas le loisir d’être dépossédés car au fond, ils ne s’appartiennent pas.

tumblr_nkpuujKJ4D1r7kuu3o1_1280

L’autre jour, dans le wagon,  j’ai vu un garçonnet, au visage fin et sérieux, qui tenait la main de son père, hagard. Il était tout à fait évident que c’était le petit qui tenait le fil du réel, tout en jouant sagement le jeu de l’obéissance. Etre présent et désarmé comme cet enfant qui guidait son père dans les couloirs du métro, voilà ce que je voudrais arriver à faire sentir aux 99 femmes. Tu peux le croire, mon vieux, sur scène, on ne peut pas être ailleurs.

tumblr_nn3j0fPBhs1rjzag5o1_400

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :