30 juillet, Sacrée Zaza

J’ai rencontré Zaza quand j’étais toute gosse.

A l’époque, on disait encore bath et facho, ciné ou surprise-partie. Tout le monde parlait comme çà même les petits bourgeois proprets, la raie sur le côté, plaquée, mouillée qu’elle côtoyait à Science Po du côté de Sèvres-Babylone.

Zaza avait 25 ans, une belle santé, blonde comme les blés, des chevilles fines au bout de jambes musclées. Une cavale à la robe Isabelle. Des yeux baby blue, avant le Grand Blues, deux flaques bleu piscine chlorée, un peu trouble sous des paupières lourdes. Elle affiche un sourire Email Diamant sur les photos, le même que celui de John Fitzgerald Kennedy, assassiné à Dallas. La ressemblance est saisissante.  Elle écrivait des fiches de lecture parfaites. Pierre Nora (son prof) lui collait des vingt sur vingt. Elle causait bien. Elle était classée au tennis.

On était en 68. Zaza a rencontré Nanard. Zaza était à Paris en Mai et suivait les manifs en s’en foutant. Trop de rires en elle pour choisir  son camp : Trotski ou Mao, va savoir? Nanard aidait le tiers monde – c’est comme cela qu’on disait –  et construisait des routes de Nouakchott à Tamanrasset.  Ils ont dansé sur Procol Harum. Il dansait très bien. Faut dire qu’il avait pris des cours de danse de salon pour avoir l’air moins godiche sur les parquets cirés du Faubourg Saint Germain. Sa vieille gêne de paysan, tu vois. Elle le trouvait très gentil, très beau, très intelligent, avec un rire de crétin des Alpes comme un cheval qui découvre les dents. Tant pis, on peut pas tout avoir ma jolie. Il coupait le pain et s’affairait en cuisine ; les autres types draguaient et ne fichaient rien. Elle a remarqué sa douceur, ses gestes lents de semeur quand il rangeait la vaisselle. Le contraire de son père à elle qui piaillait sans cesse et cassait des piles d’assiettes. Son cœur a fait boom. Ils ne sont pas quittés, collés, pour l’éternité.

Lorsque l’enfant parait, c’est un livre qu’on lisait à l’époque – Il faudrait ajouter après les pointillés « trop tôt », elle aurait voulu partir. Nanard parlait peu, se levait à l’aube et buvait un verre de lait. Il y avait un grand lit de fer dans la chambre et les 12 volumes de l’Encyclopie Universalis. C’est tout. Pas de quoi faire rêver les jeunes filles, tu penses!

Finalement, elle est restée. Son amour de mère s’enroulait autour de l’enfant paru trop tôt comme une flamme sauvage. Rien de vraiment tendre là-dedans. Car l’enfant lui fichait la frousse avec ses yeux sérieux sous un casque de cheveux épais. Elle lisait un jugement dans son regard. Il n’y avait qu’une interrogation muette, crois moi.

Est-ce qu’elle voulait changer la vie ? A vie nouvelle, villes nouvelles. Son truc à elle. Pourtant, elle s’ennuyait ferme au Ministère de l’Equipement. C’était une idéaliste sans véritable goût pour l’utopie. Elle a tenu 7 ans.

Un autre enfant aux yeux clairs est venu et avec lui, un autre brasier. Le Tennis, la Politique, l’ordinaire des jours peint aux couleurs pop : des Courses au Prisunic, un canapé Togo dans le salon, des jolies robes courtes de chez Courrèges, et puis les étés en Toscane (Rapidement, Nanard a bien gagné sa vie). Ca remplit dix ans.

On est en 1981. Patatras, la voilà engluée dans le pétrin de l’alcool. On n’a jamais su comment.  A partir de là, plusieurs directions sont possibles. Une cure de désintox’ et ça repart. C’était le « bon » scénario. Mais c’est l’enfer sans répit qu’elle s’est choisi. Pauvre Zaza. Sa carcasse casse, elle sombre dans les décombres, récupérée à chaque fois in extremis par Nanard qui serre les dents de plus en plus fort. 30 ans passent comme un rêve. Qu’on puisse oublier de vivre tout ce temps, c’est surprenant. Enfin, toute vie est vécue (écrit Rilke, Merci Big A). Elle est coriace. Elle travaillotte (cinéma et politique toujours), apprend l’italien, joue de la guitare (Valse sem nome, Samba triste), car la vie c’est pas tous les jours la mort à boire. Mais l’alcool finit par l’occuper presque entièrement et elle tente de tenir à distance le néant qui rode. Pendant ce temps, les enfants courent, roulent à bicyclette, lisent des bandes dessinées et tout compte fait, apprennent à parler, à compter, à écrire, à penser. Comme quoi, les mauvaises mères font tout aussi bien l’affaire. Sacrée Zaza.

Ah bon? je ne t’avais jamais parlé de ma mère ? Elle aurait eu 72 ans, ce 28 juillet 2015.

Post scriptum

(humoristique): Tu fais du Claude Sautet, maintenant ?

(théologique): Le 5ème commandement dit  « Honore ton père (ici, Nanard) et ta mère (ici, Zaza) afin de jouir d’une longue vie dans le pays que l’Éternel ton Dieu te donne ». Je lis un livre qui explique ceci : Père et Mère sont distingués comme l’est le Dimanche par rapport aux autres jours de la semaine pour que l’homme puisse entrevoir la sacralité de toute personne humaine. Dieu en prend deux, les premiers qui se présentent,  pour le faire comprendre. Cela me semble juste.

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un commentaire

  1. Le Menestrel Hélène · · Réponse

    Merci Geneviève…mais je n’arrête pas de pleurer…Ta Zaza était tout amour.
    Toujours le cœur sur la main, disait sa mère

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