2 août, Paperwork

Paperwork

Je ne me suis pas beaucoup reposée pendant ces vacances, occupée chaque jour à mettre en ordre un quotidien déréglé par l’éloignement d’une année. La domination de la machine fait rage en cet été  2015. « L’ordinateur ne veut pas », est l’obstacle le plus systématiquement invoqué par l’employé de la compagnie de gaz/électricité/téléphone/transport logistique/assurance (rayer les mentions inutiles) et ralentit la moindre démarche pratique. Sur ce point, la Chine est plus pragmatique. Non que les services publics y soient plus conciliants mais la prise en compte de la masse requiert quelques accommodements. Imaginons une seconde que 1 milliard 300 millions de chinois ne puissent communiquer leurs relevés de gaz qu’entre le 9 et le 18 août parce que « l’ordinateur ne veut pas ».

En marge de ces contingences, un autre travail s’accomplit tandis que j’écoute le serveur vocal égrener sa rengaine lassante. Je cherche ailleurs la vitalité des choses et la forme la plus capable de « pister le vivant » (écrit Big A). Le filet des mots est démaillé puis ravaudé pour envelopper la réalité d’une résille différente. Une autre voix passe entre la trame et s’élève timidement rebattant les cartes. Ce labeur est un « paperwork », plus fatiguant que de régler ses factures mais aussi plus excitant.  

Col de Cerise

Avec R. mon plus vieil ami niçois, nous marchons en montagne. Je sens au matin l’air froid et piquant sur ma peau. De la croûte terrestre chauffé par le premier soleil remonte des bouffées tièdes et délicieuses, crissant comme du pain bien cuit, le corps trouve des solutions avec aisance sur le chemin qui monte jusqu’à la frontière italienne. Il sue, halète juste ce qu’il faut pour donner un peu de prix à l’ascension. « Vous marchez comme une fusée » dit un randonneur solitaire à l’accent slave. Je souris, pas peu fière, il est déjà parti. Les mélèzes se chauffent au soleil et leur arôme se répand. Les fourmis s’activent imperturbables entassées dans leur HLM d’aiguilles de pin. Des chamois invisibles font rouler les pierres derrière l’arête rocheuse. La sieste sur un carré de terre herbeuse encore légèrement humide de rosée a un gout de paradis après deux carrés de chocolat aux noisettes. Une abeille bourdonne derrière le chapeau de paille qui masque mon visage puis repart, désappointée. De retour au village de Saint Martin, des commerçants vendent des ustensiles de ménage en bois d’olivier très laids. Des fifres et des tambours défilent dans la grand’rue en se tortillant comme des idiots folkloriques. Je bois un panaché. tumblr_nrl79xHXhf1qe99x3o1_1280

Emily

F.H travaille depuis un an sur une nouvelle édition des poèmes d’Emily Dickinson dans la collection Unes (à paraître) et a demandé à une poète d’en écrire la préface. F.H m’en a lu le début et j’espère ainsi ne pas trahir un secret. L’entame est une citation de Rimbaud datant de 1871. Il écrit: « Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme, jusqu’ici abominable, — lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! Ses mondes d’idées différeront ils des nôtres ? — Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons. »

Or, note l’auteur de la préface, en 1871, Emily Dickinson a déjà 41 ans et a déjà écrit des centaines de poèmes incandescents. Le voyou-voyant est en retard, c’est plutôt rare.  Il me vient à présent à l’esprit qu’Emily D. apparaît au moins quatre fois dans la pièce 99 women, sous des traits et des noms différents. Je n’ai pas tenu de compte exact mais il est évident que c’est la seule dans ce cas. Qu’avez-vous fait dans la vie, Emily ? J’ai gagné le second prix pour la confection d’une miche de pain Indian and Rye à Amherst  en 1856 (mais je dois à l’honnêteté de dire que ma soeur faisait partie du jury), cultivé des fleurs exotiques et écrit mille huit cents poèmes.

Emily va au feu non par un « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » mais par une résistance considérable à la dispersion. Une vraie vie de tique. Avec son air revêche de pimbêche drapée de coton blanc, elle monte tout droit vers l’inconnu. Elle ne s’encombre de rien. La relation sans détour et intime qu’elle établit avec son lecteur témoigne d’un courage stupéfiant. Que chacun puisse dire mon Emily tient à la mise à nu et la réserve qu’elle exige et s’impose tout à la fois. C’est ce que je devais apprendre d’Emily, ermite d’Amherst et star incognito des 99 women à Shanghai.

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