23 août, ce qui est beau est saisi.

Ce qui est beau est saisi.

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Les rues du centre de Shanghai ressemblent dès le matin à ces dessins très détaillés que l’on trouve dans certains livres pour enfants : une gare vue du ciel, un marché animé, une cour de récréation emplie d’enfants. Ils fourmillent de petits personnages occupés à diverses activités. Je suppose qu’il s’agit d’accroître la capacité d’attention des enfants et d’enrichir leur vocabulaire. De fait, je me souviens, combien je m’absorbais dans la contemplation de ces détails, traquant les fioritures avec une gourmandise de philatéliste. Plus tard, le goût des miniatures est passé.

La vieille pioupiou

Mais, ici dans cette ville, je renoue avec le plaisir enfantin du détail. Une très vieille dame habite dans le passage odorant et ombreux qui mène à la rue. Son espace vital est un comble perdu, un réduit minuscule de sorte qu’elle vit porte ouverte. Le matin, elle se tient assise sur un tabouret, ébouriffe ses cheveux blancs de sa grosse patte ridée, l’air hagard,  dans cette intimité que l’on avec soi-même au réveil. Elle porte des bandes molletières écrues. Plus tard, elle allume son clope et sa bouilloire. Une vie de poilu dans les tranchées urbaines.

Le coureur de 7 mètres

Plus loin, je croise un gars, un véritable phénomène, mon bon. Il tient une boutique de pyjama et sous-vêtements. Tu connais l’importance du pyjama chinois, molletonné en hiver comme une combinaison de ski, plus léger en été, mais toujours décoré, de canards, de mickeys ou d’étoiles dans lequel on vaque à ses petites affaires quotidiennes.

Ce type, en marchand fier de son produit, aborde un pyjama somptueux de mafieux, de soie marron glacée et fait son jogging matinal dans les allées étroites de son magasin. Je le vois déambuler en petites foulées, soufflant comme un coureur de fond, il pique vers les culottes (deux mètres), tourne aux maillots de corps, (1,5 mètre), revient vers le seuil de sa boutique en passant devant les articles de bonneterie soldés (deux mètres encore) et reprend son tour de piste, imperturbable. Ce gars est peut-être le champion du monde du 7 mètres en salle. Il n’existe probablement pas de relais dans cette discipline (le 100 x 7 mètres ?) mais quand les cartons viennent d’être livrés, un 7 mètres « steeple » est envisageable.

L’ogresse du Lawson

De retour, je m’arrête au Lawson (ces boutiques ouvertes 24/24 où l’on vend un peu de tout) tenu par un être étrange – je crois que c’est « elle » tout de même malgré des signes sexués peu marqués : épaules carrées, cheveux en brosse et lunettes fumées. Elle m’harangue dès que je passe le pas de porte d’un Huānyíng guānglín !à faire trembler les murs, puis s’obstine me vendre un grand sac plastique pour que j’y glisse un minuscule yaourt, ce que je refuse poliment puis plus vigoureusement : elle part alors d’un rire plein d’une grosse gaieté bonasse et je ris aussi apeurée. Je quitte le magasin avec mon yaourt à la main, animée d’un léger sentiment de triomphe. Une fois encore, j’ai échappé à l’ogresse du Lawson.

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Ce qui est beau est saisi.

On dit la beauté saisissante mais la laideur l’est tout autant. Dans le métro, j’ai croisé un type si affreux que j’en ai le souffle coupé. La peau de son visage était plissée comme celle d’un Shar Pei, et ses bras velus comme les pattes d’un loup. Je me suis demandé ce que ce type pouvait penser de cette injonction si communément admise selon laquelle il convient de se trouver beau, pour se trouver aimable. (Excuse cet essai de néologisme, le « beaugito »: je me sens beau, donc je me sens bien).

Tu peux me croire, lui ne pouvait pas se plaire selon le critère du ‘beau’. Et même si le club des « jolis » s’est désormais ouvert à toutes sortes de physiques dits « atypiques », lui, hors normes, n’aurait pas obtenu un strapontin.

Quoi ! Il était très laid, mais parfaitement digne d’être aimé (son amie était avec lui et ils se témoignaient une tendresse touchante). Quand le métro s’est arrêté, et qu’il est descendu,  je l’ai remercié in petto de sa laideur saisissante. Ce qui est beau est saisi.

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