20 septembre, génération, accélération, finition

Génération

Il y a trois ans, grâce à mon cousin, j’ai rencontré D. et P. un couple de jeunes designers français installés à Shanghai. Elle et lui, deux visages angéliques, tout droit sortis d’un tableau de Fra Angelico. Nous sommes vus quelquefois, partageant notre expérience de la Chine – ils la connaissent bien mieux que moi –  et quelques lectures. J’ai invité D. à rejoindre la grande parade bigarrée des 99 women mais elle était enceinte de deux jumelles et en partance pour Hong Kong. Lors d’un dîner, elle m’a demandé de lui envoyer le texte de la pièce car elle et P se trouvaient à court d’inspiration pour choisir les prénoms de leurs futurs babies.

Le fait est que 99 women, c’est d’abord 99 prénoms, Eva, Kameko, Salomé, Min Yue ou Yanina, une généalogie imaginaire que j’ai composé très prosaïquement en parcourant des sites français, japonais ou africains destinés aux jeunes mamans (Quel prénom pour vos 99 enfants ?). Un prénom est déjà une fiction. Les lettres qui le composent, sa musicalité, les références qui s’y attachent, faut croire qu’on entre dans ce monde avec un roman entre les mains. Moi qui fus nommée à l’improviste par une mère, encore groggy de son accouchement, j’avoue un fétichisme un brin naïf pour les prénoms et choisis avec soin ceux de mes personnages.

D. a donné le jour à deux fillettes bien réelles, Colette et Albertine. Leurs personnages, une artiste en herbe et une proustienne enamourée n’en reviennent pas d’une si parfaite incarnation.

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Accélération

99 women est devenue ces dernières semaines une tornade qui touche au cœur tout ce qu’elle frappe. Tout s’emballe et je lutte pour ne pas me laisser emporter par un tourbillon d’inquiétudes plus ou moins fondées. Heureusement, les questions matérielles sont pratiquement réglées et je me défais de mes angoisses de surintendante. Je pense parfois à ce pauvre Vatel, grand organisateur des fêtes du Prince de Bourbon-Condé, qui se suicidât car la pêche du jour avait du retard. Je te rassure, je n’en suis pas là : Taobao n’aura pas ma peau (Taobao est le site d’e-commerce chinois où j’achète tout mon barda).

Le concret me semble toujours un peu vicieux, vaguement hostile et prêt à en découdre. Récemment, L. qui fait fabriquer en Chine des dizaines de milliers de pièces de vêtements pour des donneurs d’ordre occidentaux me faisait le récit haletant et hilarant des vicissitudes de sa production. Une doublure trop légère de quelques milligrammes ou une étiquette non certifiée peuvent déclencher en cascade : une guerre totale, une faillite, un chienlit interplanétaire. On croit travailler dans la mode et on se voit remuer ciel et terre pour un zip non réglementaire : se coltiner à la matière, c’était donc çà.

Finition

Je préfère encore la malléabilité de l’immatériel. Les coordinatrices des 99 women ont œuvré sans relâche pour transformer en quelques mois des femmes ordinaires en actrices d’un soir. Je me contente à présent de peaufiner et de consolider leur ouvrage : je nettoie les scories inutiles, débride des gestes et des voix encore retenus, ouvre plus largement des portes entrebâillées. Il y a bien évidemment quelques réticences indépassables (en tout cas, je n’y suis pas parvenue) mais au bout du compte, très peu. Mon vieux, tu peux me croire, je prends dans cet affûtage un plaisir incomparable.

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