4 décembre, rêves de poisson

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Dreams of fish

Quand je suis arrivée à Shanghai, il y a cinq ans, le théâtre de la rue chinoise, truculent et exquis m’a happée.  Le petit monde de la rue H. a été mon premier cours de civilisation. J’ai aimé tout de suite les paniers fumants en bambou tressé des marchands ambulants, les dormeurs alanguis dans leurs nids de cartons,  les délicates cages aux oiseaux qui se balancent au seuil des boutiques, les noceurs dévorant des monceaux d’écrevisses de couleur brique, les promeneurs du soir marchant à rebours dans leur gros pyjamas molletonnés, la verve bruyante des chauffeurs de taxis, la poésie involontaire des enseignes : la dernière en date , celle d’un restaurant de fruits de mer sur la rue X. « dreams of fish » orné d’une carpe géante de néon bleu et rouge.

Mais de la Chine, au fond, je ne sais pas grand-chose.  J’ai au moins en partie conscience de mon illettrisme et me contente de regarder, d’écouter, de goûter en évitant si possible les envolées lyriques du touriste ethnographe.

Cependant, après cinq ans, cet aveuglement finit par me gêner. Je me suis trop cognée à des murs invisibles et écarquiller les yeux ne suffit plus. Sans doute, je commence à comprendre à partir de la différence. J’ai plus de compassion mais aussi moins de patience.

La liste de mes questions

La principale difficulté reste toujours pour moi de saisir comment les jeunes chinois que je côtoie au quotidien voient le monde. Quelque chose d’incroyablement buté et mutique fait ici écran.  La dernière édition d’Insight Shanghai qui rassemblait pendant deux jours une centaine de jeunes designers chinois a réédité la liste de mes questions.

Je ne comprends toujours pas:

La propension à dire ou à accepter sans sourciller des hypothèses d’une validité douteuse voire d’une stupidité presque provocatrice. Entendu récemment : les chinois ont une perception de la couleur différente parce qu’ils ont les yeux bruns. Les parents chinois désormais autorisés à avoir un second enfant (note : qu’ils n’auront probablement pas d’après les démographes bien informés) reporteront toute leur affection et attention sur le dernier né, délaissant absolument l’aîné.  Ah oui ?

La rapacité confondante à accaparer le savoir sans rien en faire. Quand je donne une lecture, on filme, on prend en photos tout ce qui est montré. Evidemment, personne n’écoute, ne prend de notes et ne pose des questions. On reste absorbé dans la contemplation de son téléphone puis, pris en panique à la fin de l’exposé à la perspective de devoir faire leur rapport au chef de retour au bureau, on me somme de remettre la totalité du dossier qui sera largement diffusé mais probablement, jamais lu et encore moins compris et utilisé. A quoi bon ?

Le rejet viscéral de toute forme de responsabilité et le réflexe instinctif de toujours trouver des coupables à leurs insuffisances. Les pauvres traductrices en ont pris pour leur grade.  S’ils n’avaient rien compris, c’était forcément de leur faute. Vraiment ?

Quel est le son d’une main qui applaudit ? 

En guise d’explication, on évoque assez communément et avec raison  le poids de l’éducation (auquel on peut ajouter celui de l’histoire la Chine contemporaine). Les deux conjugués gèlent l’expression publique de la subjectivité à un stade de « gaminerie » prolongée (je ne trouve pas d’autre mot, même si celui-ci a tout l’air d’un jugement de valeur) mais je m’interroge encore.

Sensibles et éduqués, ces jeunes gens sont des rejetons de la Chine moderne, lancée comme un boulet de canon à la suite du fameux voyage du sud de Deng en 1992. Ils ne sont pas dupes à mon avis mais ils consentent et ce renoncement a quelque chose d’effrayant.  Le « système » doit avoir gardé une puissance redoutable pour capturer ainsi leurs imaginaires. Mais alors, il y a fort à parier que le projet gouvernemental d’en faire l’élite créative de demain fasse long feu.

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Lors de la deuxième journée, je me suis absentée une bonne heure pour prendre le thé avec les deux responsables du centre international d’échanges et de design (c’est l’usage des instances officielles de juxtaposer des mots « magiques »  pour former d’obscures formules propitiatoires qui  compensent l’absence totale d’action).

Le chef, un ancien « photographe de mode », frisotté et sanglé dans une veste à col Mao, son acolyte, une femme, « styliste » prenaient le thé dans un bureau vide et orné de gravures anciennes, autour d’un table à thé de bois rouge sculpté. Pas un papier ne traînait. Voici trois ans, qu’ils se « creusent la cervelle » pour soutenir la transition créative de la Chine, effort pour lequel ils jouissent d’une planque avantageuse et de grandes quantités de thés rares.  De leurs programmes, on ne saura rien si ce n’est une très brumeuse obligation de « mettre en relation les industriels et les designers indépendants » ; on aura le bon goût de ne pas demander plus de précision mais on comprendra au passage qu’ils doivent probablement toucher un petit pécule sur les transactions, dans le cas, fort rare au demeurant, où de tels « échanges » se produiraient.

Le monsieur, fort souriant, m’a servi le thé selon un rituel compliqué mais très éloigné de parfaite lenteur des cérémonies japonaises. Il batelait les coupelles dans l’eau bouillante puis les sortait fumantes avec une pince en bois (une simple pince à cornichon), les disposait sur la table à thé percée de trous, puis versait le thé d’un seul trait rapide dans un grand gâchis d’éclaboussures. Kung fu tea. A la cinquième coupelle, âpre et sombre, il m’a demandé mes tarifs et promis « de futures collaborations ». J’ai évidemment dit oui à tout, car ce genre d’acquiescement, n’engage véritablement à rien. L’année prochaine, je les retrouverais sans doute, buvant du thé, bercés par le murmure d’une fontaine à eau à cultiver l’art du non-agir.

chinese3Pourtant, en marge de cette mascarade pittoresque, la rue chinoise déploie des trésors d’inventivité, de vitalité et de dérision qui résistent. Hélas, c’est une ingéniosité privée, née de la frugalité et de l’impuissance.  On y trouve encore déci-delà un vieux fond de sagesse bouddhiste quand les koans agissaient comme un antidote au conformisme et savaient faire douter.

Sur la scène des 99 women, un carré de rue chinoise protégée par une irréalité qui la rend acceptable, le jeu est permis et même recommandé. Les jeunes femmes chinoises ont pu se laisser bousculer par des personnages qui ne leur ressemblaient pas (ces vies imaginaires ont été à bien des égards leurs « koans ») et faire entendre autre chose. Mais de là à lever les plombs du « système », mon vieux, mei banfa. (On n’y peut rien)

photography : end of lines copyright Liz Hingley http://lizhingley.com/

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