19 décembre, les moyens du bord

tumblr_nz3kozTqig1r7kuu3o1_1280 (1)Le théâtre Xinguan de Shanghai est un édifice art déco décoré d’un parement de briques rouges et blanches situé près de la place du peuple au coin des rues de Ningbo et de Guanxi. Dans les rues populeuses alentour, de minuscules magasins spécialisés vendent tout un fourbi de matériel électrique , de peintures murales et de contreplaqué et des gargotes servent jour et nuit les merveilles de la « street food » chinoise: nouilles sautées au wok, pommes d’amour vernissées comme des billes de rubis empalées sur des fins bambous, cannes à sucre violettes moulinées à la main,  raviolis du Shandong frémissant dans de grandes bassines en fer blanc, crêpes fourrées cousues serrées comme des aumônières de dame, cubes de tofu frits et pimentés.

Le théâtre est ancien, assez mal entretenu: il sert de salle de projection l’après-midi aux films de propagande du parti communiste chinois mais, va savoir, l’édification de l’idéal socialiste n’attire plus les foules car la salle est presque toujours vide, m’a-t-on dit. Le propriétaire du théâtre possède aussi un hôtel attenant qui communique avec les coulisses du théâtre. J’y ai logé mes 47 actrices dans trois chambres défraîchies où elles attendaient leur passage en scène. C’est aussi dans l’atrium l’hôtel curieusement barré d’une improbable volée d’escaliers avons fait les échauffements de voix. Les clients de l’hôtel dérangés par nos vocalises penchaient leurs têtes ébouriffées depuis leurs chambres au poulailler.

J’ai payé mon poids de chair pour monter cette représentation supplémentaire : la nouvelle configuration de la pièce avait démembré la grande armée d’Octobre que nous avions si minutieusement organisée. Une guérilla de quatre semaines : 50 nouveaux rôles appris, une nouvelle création hybride de musique et de danse entre S., danseuse dotée d’une sensualité débordante et les accents graves du basson de la très prude T.

La veille du grand soir, j’étais inquiète et j’ai cherché à joindre successivement trois de mes connaissances pour me délester de mon fardeau d’angoisse. Personne n’a répondu. Au final, je suis restée seule avec la pensée apitoyée que  j’étais loin du compte et que j’allais payer pour mes erreurs d’appréciation et la latitude que par nécessité et excès de témérité, j’avais voulu donner aux actrices. Or l’usage de la liberté a des exigences qui excèdent l’expression débridée d’une spontanéité en général médiocrement talentueuse. J’ai dû à la hâte corriger mon erreur. La mise en scène plus dépouillée a gagné en justesse d’interprétation ce qu’elle a perdu en esbroufe. Certains spectateurs qui avaient vu les shows d’Octobre ont même préféré cette version. Lundi, j’ai rangé les décors, donné les costumes, récupéré les objets perdus et suis passée à autre chose. Rincée. L. avec qui je causais après la pièce m’a complimenté sur ma capacité nouvellement acquise à faire feu de tout bois.  Elle a raison : j’ai vieilli.

tumblr_npc86lR9zD1tddx4ho1_1280

Je poursuis ma lecture de Simon Leys et plonge avec effroi dans l’entreprise de crétinisation planifiée du peuple chinois – la situation actuelle quoique paraissant considérablement plus libérale ne pourrait au final qu’être une pirouette tactique (rappelons-nous que les champions de l’abêtissement systématique ne sont pas des idiots). A la destruction rageuse des traces et donc de la culture, sous ses formes les plus savantes ou les plus ordinaires, la mort seule survit. Il faut se méfier donc comme de la peste des gens qui veulent faire notre bonheur en nous délivrant des malheurs du passé.

Le ciel de Shanghai est changeant, un jour, une laitance jaunâtre et toxique cimente le firmament d’un glacis de béton brut, un autre jour, il est tendu de soie azurée. Jeudi, j’ai été pris d’une furieuse envie de respirer l’odeur astringente et iodée des pins maritimes réchauffés par un clair soleil d’hiver. C’est un luxe inaccessible à Shanghai. De guerre lasse, je me suis rabattue sur un purificateur d’air distillant une essence de cyprès du Japon. On fait avec ce que l’on a.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :