10 janvier, common decency

common Dec1Common decency

La lecture de Simon Leys et du formidable portrait qu’il dresse de George Orwell dans son livre le Studio de l’inutilité a réveillé en moi un désir profond d’honnêteté émoussée par les petites compromissions chinoises. C’est que ce pays rend un peu cynique sans qu’on y prenne garde ; on finit par nommer « pragmatisme » l’indulgence qu’on accorde trop facilement aux imposteurs. Très efficace, la complaisance : souple, habile et sans soucis. Par un phénomène psychologique bien connu d’auto-hypnose, on se croit même très malin.

Un laborieux travail de sape, la Chine et l’âge aidant, ont singulièrement raboté ma propension à repeindre les girafes: je ne remplis même plus la vacance des illusions perdues par des coupures de fausse monnaie flambant neuves. Je n’en éprouve plus le besoin. Le réalisme, au sens fort, me semble être à présent l’expression d’une exigence poétique véritable: prendre appui sur le réel, aller le chercher, lui faire dire ce qui ce qui est.

Je suis assez contente de cette évolution mais c’est une malédiction dans la vie sociale. Le troupeau, mollement soudé par de pieux mensonges n’aime pas celui qui tente d’apercevoir les petits poissons au fond des océans.

J’ai encore eu une bonne occasion de m’en rendre compte vendredi. J’étais invitée par un obscur comité chinois à faire une conférence devant les leaders autoproclamés de l’industrie Textile de la province de Jiangsu. (Région de Shanghai). Evidemment, impossible de connaître leurs pedigree, pas plus que l’agenda du pince-fesse ; la maîtresse de cérémonie l’avait décrété « confidentiel », avec des airs mystérieux de conspiratrice, ce qui ne l’a pas empêché de m’instituer unilatéralement co-organisatrice de l’événement, pour « me faire un peu de publicité ». Ben voyons ! Pourquoi se gêner ?

Cette première couleuvre avalée, me voilà donc à plancher devant cette assemblée Potemkine. Comme la dame avait pris beaucoup de retard dans son programme (1h30), elle m’a interrompu au bout de 15 minutes d’exposé pour poursuivre son protocole grand-guignolesque sans plus de façon. Elle m’a reproché ensuite de n’avoir pas présenté le contenu qu’elle espérait, feignant d’ignorer que je m’apprêtais à le faire si elle ne m’avait pas aussi brusquement stoppée.

Je lui ai volé dans les plumes, me sentant instrumentalisée au-delà de la norme autorisée. Elle a tenté d’entonner la bonne vieille dialectique du bureaucrate chinois qui aboutit toujours à ceci: « j’ai raison d’avoir tort et tu as tort d’avoir raison ». Certains, très doués, parviennent même à te faire croire qu’ils te prennent au sérieux.

Tout de même, celle-là était une béotienne  et a fini par se prendre les pieds dans le tapis troué de ses falsifications grossières (ce qui me la rend au finish assez sympathique) et lors du dîner qui a suivi, elle n’a eu de cesser de vouloir trinquer avec moi en répétant « sorry, sorry », les joues rosies par l’ivresse et peut être un zeste d’embarras sincère.

La « perte de face » est dit-on le grand scandale, impardonnable aux yeux des chinois, mais raconter absolument n’importe quoi ne l’est pas. La vie sociale ici offre de nombreuses occasions d’arbitrer entre  « l’humble vérité qui fâche » et « le petit mensonge qui corrompt ». On peut aussi s’amuser de cette mascarade, avec un « pragmatisme » insouciant ou franchement cynique. En ce début d’année, j’ai du mal à jouer à ce jeu-là ; merci Orwell.

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