30 janvier, composition de lieu

Le son des villes

Il a fait très froid à Shanghai. La ville, ordinairement d’une moelleuse tiédeur, craquèle dès que ça gèle. Les canalisations explosent, le fruitier de la rue Y en est réduit à porter un casque de moto pour se protéger les oreilles (nous avons eu un bon gros fou rire quand je l’ai vu l’autre soir, servir les clients, en blouse bleue de travail, sa bouille ronde compressée derrière la visière). Les rues se vident à l’approche du Nouvel An Chinois et ceux qui ne partent pas restent à couvert. La ville, tel un appartement vide, donne à entendre des bruits différents. Le fond sonore reste le même. Les basses vibrantes des camions diesel Dongfeng, le couinement plaintif des bicyclettes rouillées, le petit chant flûté des oiseaux en cage, les klaxons des scooters électriques chuintant sur l’asphalte ponctués parfois de vigoureux Xiǎoxīn (attention !), le claquement sec et doux des longues pales de bambou jetées par les manœuvres comme des Mikado géants. Ce qui manque, et ce silence est saisissant, ce sont surtout les voix ; le grand chœur des commères de Shanghai joue pianissimo.  La forme sonore des villes se reconnait les yeux fermés (hypothèse qui mériterait d’être vérifiée).

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Composition de lieu

Il y a longtemps, mon exercice préféré dans le recueil des exercices spirituels d’Ignace de Loyola était la « composition de lieu ». Il s’agissait d’imaginer le lieu (la scène du crime du détectivepour tenter d’entrevoir l’invisible.  Le plus intéressant de cette affaire est que la projection d’images échouait tôt ou tard. Que l’imagination soit trop pauvre (le Jardin des Oliviers, un petit square tristounet au coin du boulevard Magenta piqués de troènes pisseux) ou trop riche (le même Jardin, une jungle luxuriante où volent des perruches colorées), on était franchement déçu. L’invisible ne se montrait pas vraiment. Mais ce projet imaginatif contrarié laissait deviner la possibilité de voir en vérité dans l’expérience même de la duplicité puis de la disparition des images. Tu me suis ? Nous sommes tous des idolâtres, mon vieux.

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Qu’est ce qui fait courir Tony ?

Dimanche dernier, j’ai pris un thé avec H dans un bar du quartier de Jing’an. Elle m’a montré une petite vidéo qu’elle a produite pour son projet Blasé. H est fascinée par la culture pop et l’impression de déjà-vu qu’engendre le flot continuel d’images préfabriquées (du moins c’est comme cela que je comprends la fabrique du Blasé). Elle a choisi comme bande-son, des extraits de discours de Tony Robbins, un motivational speaker américain, auteur notamment de cette quote imparable « Success is doing what you want to do, when you want, where you want, with whom you want, as much as you want. » C’est quand même fortiche !  Le plus drôle est qu’après notre rendez vous, j’ai regardé de début d’une vidéo de ce brave Tony et tu peux le croire : pendant 5 secondes, tu n’as pas d’autres choix que d’être hypermotivé. J’y vois une forme édulcorée du syndrome de Stockholm où la victime épouse pour un temps les vues de son tortionnaire.  Mais, je te rassure, quand cela cesse, tout fout le camp. Peut-être qu’au fond, la réussite d’un « motivational speaker »  ne tient qu’à l’insuccès programmé de son prêchi-prêcha ?

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