3 avril, une conversation

Avant

J’ai rendez-vous avec S. samedi à 16h pour une interview dans le cadre du projet 99 et je dois l’avouer, je suis un peu nerveuse. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui dire d’intéressant?

Il faut dire que comme auteur de la pièce 99 women, j’ai l’impression d’avoir déjà très copieusement raconté ma vie. Un bon quart de la pièce me concerne directement. Pour l’écrire, j’ai puisé dans mes souvenirs et mes admirations, mes blessures secrètes et mes obsessions que j’ai distillés avec une bonne dose de mauvaise foi et pas mal de liberté pour en faire des personnages de théâtre. De sorte que j’avançais masquée et sous ce masque, crois moi, je me suis bien amusée.

conversation

Mais là, j’ai l’impression que je vais devoir me mettre à nu et cela m’inquiète. Je ne crains pas de me confier (j’ai des pudeurs comme tout le monde mais pas de répugnance excessive à partager mes histoires) mais bien plutôt que rien de m’échappe de fécond, de nourrissant, et que mon récit reste d’une stérilité désolante.

Mes craintes sont largement imaginaires et même teintées d’une certaine affectation  – je ne suis pas  inepte à ce point tout de même ! – mais il me semble que je touche là une inquiétude plus profonde à l’ombre de ce grand truc: l’incommunicabilité de l’être.

C’est que le sentiment d’exister tient à une composante essentielle : la relation à l’autre. Car l’identité évidemment ce n’est pas seulement « être soi-même » comme on le martèle dans les publicités. Elle tient pour une bonne part à ce qui se trame dans l’altérité : la possibilité de l’échange – ce que je raconte, résonne chez l’autre et  me revient  –  et son impossible complétude – personne ne peut tout dire ni tout entendre.

Pour ma part, l’écriture m’offre par miracle une solution à cette équation insoluble. Entre le soi qui produit la pensée et celui qui la considère, il arrive quelquefois que le courant passe : c’est l’instant fugace où l’on est avec soi-même, unifié. Comme l’écrit le poète Henri Michaux dans son livre Ecuador : « D’une seconde à quinze jours, voilà toute ma vie ».

Mais ailleurs, va savoir, le malentendu règne ! Bon, il est temps d’y aller.

Pendant

On se retrouve dans le lobby d’un hôtel du côté de Jing’an. Il pleut. La conversation prend comme point de départ ma crainte d’avoir déjà « tout » dit. S. rebondit et me demande alors quels sont les sujets dont justement, je n’aurais pas déjà parlé. Une manière malicieuse de commencer : évoquer les domaines dont je me fiche éperdumment. Je réfléchis. Penser contre soi-même est  un bon expédient !  Finalement, on se définit aussi par les « blancs » de sa pensée.

Puis on enchaîne vers des questions plus aisées qui portent tour à tour sur différents aspects de ma vie comme être politique, spirituel et corporel. Le rapport au corps l’intéresse à titre personnel (elle annonce la couleur) et ses interrogations m’amènent à exprimer des pensées non encore formulées sur la manière dont j’habite mon corps. Je me débite en tranches, distingue les parties que je néglige, celles que je protège, celles qui m’importent ou me racontent, le dépecage est  amusant et instructif.

conversation (3)

Nous finissons l’entretien sur une question subsidiaire : à quoi ressemble mon jardin secret ? une vire accrochée à la falaise, la roche, un arbre, le vide : j’ai été contente d’avoir vu se lever cette image comme une évidence.

Après

L’entretien s’achève, il a duré un peu moins de deux heures.  Je repars satisfaite. En partant du point de vue de S. et de ses questions sur ma vie, j’ai pû me « lire » sous un jour différent et ainsi, aller à la rencontre de choses qui vont désormais exister autrement.

conversation

À l’âge de dix ans, j’ai définitivement rompu avec la pensée logico-déductive (très drôle).

Je protège mon cou, muscle mes jambes, néglige mes cheveux. (ce dernier point m’inquiète)

Mes mains sont couvertes de minuscules cicatrices, traces de combats perdus contre la matière (verre, couteau, aviron, bitume, corde)

Mon jardin secret n’est pas un lieu très confortable, vertigineux, âpre et beau. (c’est pourquoi c’est un secret bien gardé)

C’est à peu près tout pour le moment ! 😉

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