16 avril, le printemps n’est pas une saison facile.

« Un truc de bonne femme ? »

La semaine a commencé par une troisième présentation du projet 99 au Kartel. « I know you » dit désormais en rigolant le loufiat, un tout jeune homme à lunettes. Micro et verres à pied pour lui, ordinateur et demi-pression pour moi : notre ballet est bien rodé. La séance était destinée aux  hommes pour qu’ils s’engagent plus nombreux dans l’aventure. Las ! Quelques gentlemen seulement sont venus, le reste de l’assistance était composée de dames. A la fin, je demandais aux hommes de m’expliquer pourquoi selon eux, la participation masculine patinait un peu : l’un a dit que les interviews pouvaient susciter quelques réticences (il explique: « le côte yin ») de même que la forte dimension collaborative du projet (il pousuit : « on préfère regarder le groupe à distance) ».

Plus tard , un type que je ne connais pas (mais nous sommes « amis » sur facebook) m’a envoyé un message comme il le fait de temps en temps : « and apart from your women stuff, what are you doing ? »

« Women stuff » vraiment ? Cela m’a donné à réfléchir.

Bien sûr, le succès des 99 women n’aide pas. Avec 99 femmes sur scène, va expliquer qu’en fait, ce n’était pas une pièce sur les femmes mais sur l’identité (le titre original est « 99 », tout court). Que j’ai choisi de faire parler des femmes, parce que la vraisemblance m’importe – quelqu’un qui écrit doit savoir de quoi il parle. Qu’ayant fait ce choix, il fallait que je m’y tienne. Reste que j’ai bien travesti quelques histoires d’hommes en personnages féminins : une histoire reste une histoire, mon vieux.

Mais se peut-il que le projet soit perçu comme essentiellement « féminin » (« women stuff » en version lourdingue)  et que par conséquent, il suscite une légère angoisse de féminisation des hommes qui éloigne. Cette angoisse inconsciente est d’ailleurs bien partagée par les deux sexes. Qu’un homme puisse se sentir désemparé face à « un truc de bonne femme » cela se comprend aisément, mais il est intéressant de constater que bien des  femmes craignent, sans toujours se l’avouer clairement, la féminisation des hommes (caricature : je vois mal une mère restée parfaitement détendue si son fiston se mettait par jeu du vernis à ongles ou adorait s’habiller en princesse): ce serait la fin du monde ! (je plaisante).

Alors 99, « un truc de bonne femme » ? Pour moi, il était évident que non. Raconter des histoires personnelles et jouer le collectif ne sont pas l’apanage du féminin que je sache.

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La résistance tient à mon avis plus à ce que ce projet rompt avec le climat de compétition et le primat des compétences individuelles qui régissent encore la plupart des comportements sociaux. Or, beaucoup d’hommes aiment à évoluer sur ce terrain-là; beaucoup de femmes aussi d’ailleurs et celles-ci se tiennent à l’écart. Pour eux, 99 est un projet déroutant. Pas de leaders, d’auteurs ni de stars, pas de fonctions arrêtées, pas de règles détaillés à l’excès, ni de contrôle; juste la responsabilité de chacun, l’autonomie du groupe et la confiance en tous.

A l’usine

En ce moment je travaille beaucoup à développer mes affaires. La petite crise que j’ai traversée avec A. à son retour  en Chine – elle s’inquiètait que nous n’ayons pas assez de contrats et se demandait sans doute in petto ce que je fichais en son absence – m’a conduit à mettre les bouchées doubles notamment pour lui manifester mon engagement (en fait, il n’a jamais cessé, mais entre Noël et le nouvel an chinois, l’activité est toujours à marée basse). Je passe mes journées en clientèle. A. va à l’usine et elle se coltine avec courage la rude école du capitalime à la chinoise : l’arbitraire absurbe des chefs, la ténatie absolue des employés. Notre projet de rendre ces mastodontes chinois capables d’innovation se heurte à un modèle d’organisation incapable de susciter l’engagement et la créativité. Je ne crois pas que cela soit un problème spécifiquement chinois : la grande entreprise capitaliste est à bout de souffle mais ici, avec la culture centralisatrice et la méfiance du peuple héritées des années Mao, l’anachronisme est plus frappant encore.

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Le chagrin

C. est une jeune chinoise de 26 ans. Elle était fiancée depuis deux ans avec un jeune homme. Ils partagaient un appartement, avaient adopté un chat et comptaient se marier. Lors des vacances du festival de Printemps, les promis devaient se présenter leurs parents respectifs selon un protocole bien défini. Le premier soir, c’était à C. d’être introduite auprès des parents du jeune homme. C. n’a pas plu à la mère de son fiancé qui a rompu son engagement séance tenante. Humilée, C. n’a pas osé en parler à ses parents. Je pense au cœur brisé de C. et à ces femmes chinoises « left-over » : non mariée à 27 ans donc périmées, dont on parle beaucoup en ce moment (la vidéo d’une marque cosmétique a repris le sujet et circule partout).

Que dire à un ami quand on n’aime pas son travail « artistique »?

M a un charme fou et je l’aime beaucoup. Elle travaillait dans la mode mais voici qu’elle se pique de ‘faire l’artiste’, curateur (mot horrible) plus exactement car elle ne produit pas grand-chose elle-même. Elle a réussi à monter une petite exposition de son travail et c’est très bien ainsi. Je suis allée au vernissage. Son propos est de montrer le désenchantement  de l’hyper consommateur contemporain (rien ne l’arrête), la médiocrité et la fatigue qui s’en suivent, le tout soutenu par quelques références littéraires et sociologiques fumeuses convoquées sans avoir été lues. Or son travail cède absolument à la tyrannie du cool et s’en délecte sans avoir la simplicité d’admettre une condescendance si fashionable. Reste à trouver le moyen de formuler cela de manière délicate. Ou de me taire.

Le printemps n’a jamais été une saison facile.

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