25 Avril, le terrain des opérations

Le printemps avance cahin caha. Le couvercle du ciel de Shanghai fuit et s’égoutte comme un panier à salade. Les platanes de l’ancienne concession française se couvrent de feuilles tendres et leurs ombres portées sur l’asphalte dessinent des jolis dessins moirés et tremblants.

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Je suis allée à Weihai à l’extrême Est de la province du Shandong au nord de la Chine. La Corée est là toute proche. Il faisait nuit quand je suis arrivée. Le taxi m’a conduit à l’hôtel en passant par une route secondaire. Derrière la vitre, des maisons basses éclairées par de rares réverbères, la masse sombre des collines et le petit frisson enfantin de traverser la nuit par la forêt. Le contraste avec la prodigalité lumineuse de Shanghai frappait. Le chauffeur se tourne alors vers moi et dit : « vous n’avez pas peur, au moins ?». J’ai ri. Weihai est une petite ville. Deux millions d’habitants, une misère ! Le lendemain matin, je regarde les pins maritimes, les cerisiers –  la ville est célèbre pour ses pommes et ses cerises – et je me demande depuis combien de temps je n’ai pas vu d’arbres ?

J’ai rendez-vous chez un fabricant de moquettes et après la visite de l’immense « show room » garni de tous les certificats possibles, la négociation commence. En face, deux hommes et une femme, chef de la section local du PC, attentifs et malins. A l’heure du déjeuner, ils me gavent d’écrevisses cuirassées comme les soldats de Xian, écailles carrées et vernissées d’un mauve délicat et de gros raviolis du Shandong. De braves gens. Je pense qu’on se reverra.

J’ai été prise d’une frénésie de lecture ces derniers temps. Ces choses là arrivent mon vieux. Tu connais çà, le besoin de se remplir de phrases pour compenser celles qui échappent, de se tricoter une résille de mots à toute épreuve pour infléchir la courbe de celles, triviales banderilles, qui te foncent dessus.

J’en suis à 400 pages par jour. Mo Yan et ses bébés grenouilles, la très troublante L. de Delphine Le Vigan (que j’ai l’impression de connaître évidemment), un essai passionant de Frédéric Laloux sur les nouvelles organisations que m’a passé M, un autre indispensable de Xinran sur la première génération d’enfant unique chinois , un petit coup de Franzen, un petit coup de Stephen King que je n’avais jamais lu…. Je dors moins. Mon frère B. me refourgue sa came. Les mercredis après-midi passées à lire dans la bibliothèque municipale de la rue Bossuet à Lyon ont fait de lui le champion toutes catégories de l’éclectisme littéraire.

L’orgie de livres a aussi des visées pratiques. Je commence à préparer les ateliers d’écriture du projet 99 pour quelques 40 écrivains débutants ou confirmés qui commenceront en Juin à travailler à partir des interviews d’au moins 160 personnes . Ce qui m’avait fait peur au début (lâcher « mon bébé à 99 têtes ») exerce désormais une étrange attraction. Organiser la disparition de l’auteur, le pulvériser dans une polyphonie de styles, échos des voix singulières des personnes interviewées me laisse penser qu’on verra mieux à l’œuvre le pouvoir réflechissant de la littérature.

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