2 mai, de merveilleux sociopathes

 

Les jeunes chinois offrent parfois un spectacle un brin déprimant. Samedi dernier, j’observais dans un bar à la table à côté, un garçon et une fille. Aborbés dans la contemplation hypnotique de leurs téléphones, ils tendaient parfois la main pour piocher dans une coupelle de cacahouètes. Deux heures et rien d’autre que cà ! quelques bips et des cacahouètes. La génération des enfants uniques a produit de merveilleux sociopathes. Encagés depuis leur plus tendre enfance sous les plombs d’une vénération parentale prête à satisfaire tous leurs caprices, ils ploient sous le joug d’innombrables exigences (études, mariage, argent) et faute de pouvoir les satisfaire, contractent une dette immense envers leurs ainés.  Cette vie de « ticket gagnant » est très chère payée : ils peinent à exister.

A. et moi sommes toujours effarées de leur incapacité à faire face aux contingences du quotidien. Se préparer un bol de nouilles instantanées est tout une affaire, sortir la poubelle, un exploit!  Il y a deux ans, mes collaborateurs se sont retrouvés à la porte du bureau car la serrure était cassée. J’étais en rendez-vous extérieur et ne suis arrivée que deux heures plus tard. Ils poireautaient, tapant de la semelle, la mine ennuyée. Or, la résidence où se situent nos locaux comprend une équipe de maintenance où travaillent des « hommes à tout faire », disponibles jour et nuit et bricoleurs. Puis je m’avisais qu’une des fenêtres en facade était ouverte, à environ un mètre du sol. Traction, rétablissement, hop, hop, hop!, c’était l’affaire de 5 secondes de se retrouver à l’intérieur. J’ai tout d’abord pensé qu’ils avaient voulu profiter de l’aubaine d’une petite pause gentiment grapillée sur le temps de travail. Mais non ! Ils n’y avaient même pas pensé.

Tous ne sont pas comme cela, certes.  Des bébés-tigres naissent aussi dans les zoos ce qui prouve bien que la vie est toujours la plus forte. Ceux qui osent quitter père et mère grandissent à toute vitesse mais l’autonomie n’est pas aussi désirable qu’on le pense et beaucoup préfèrent rester dans le cocon étouffant mais douillet d’une dépendance éternelle. Dans le métro lundi soir, un jeune couple était assis devant moi. La fille a d’abord attiré mon attention car elle avait l’allure majestueuse d’un bouddha, des lèvres pleines finement ourlées, une peau de miel ; il émanait d’elle une sorte d’onctuosité caramélisée empreinte d’une grande quiétude. A ses côtés son mari, replet, lunetté, volubile avec un visage expressif. Ces deux-là n’ont cessé de bavarder, de se taquiner, de pouffer de rire puis de s’entretenir avec gravité. Je me suis dit que tout n’était pas perdu au royaume des petits empereurs solitaires et des princesses esseulées !

Il y a peu, j’assistais à un concert. Je rencontrais une musicienne chinoise d’une trentaine d’années que je croise quelquefois. Nous ne sommes pas amies, loin s’en faut, mais nous nous connaissons. Avant le début du concert, j’entame la conversation par des propos assez convenus sur ses occupations. Elle me répond avec une grossièreté totalement déconcertante. Je ne m’en formalise pas plus que cela et à la fin du spectable, oublieuse de la froideur de notre premier échange, je remets cela en tournant un compliment sur sa robe (un truc de causeur mondain un peu débile soit). Rebelote, je me prends cette fois en pleine face des propos franchement agressifs d’une insondable bétise.

Je me suis demandée alors ce que je devais faire, lâcher l’affaire ou lui dire deux mots en privé. D’ordinaire, je choisis la première option mais là, je ne sais pourquoi, son impolistesse m’avait blessée plus qu’à l’accoutumée. Elle a évidemment refusé tout dialogue, se murant comme savent bien le faire les chinois quand ils sont mal à l’aise, dans un refus obstiné de forteresse assiégée. Je l’ai copieusement engueulée, tout en étant consciente que c’était là une erreur mais peut-on tout laisser passer ? (c’est un point difficile à trancher). J’ai regretté ce facheux incident avec une bonne dose de culpabilité, tu t’en doutes mais il m’est apparu qu’elle avait sans doute très peu conscience de s’adresser à une personne réelle : elle semblait vivre dans un monde clos et encerclée de figures inanimées et d’objets asservis à son seul usage. On ose espérer que la musique sera son chemin d’humanisation mais je n’en suis pas si certaine à présent.

sociopath1

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :