8 mai, patienter

L’aéroport de Shenzhen est ondoyant comme une raie manta. Les 8 heures passées à attendre le vol de retour pour Shanghai m’ont permis d’étudier soigneusement la dentelle de plaques blanches soudées en voûte capricieuse comme si des feuilles de papier avaient été soulevées par un coup de vent imprésible. C’était le dédommagement architectural d’un envol longuement différé des avions, cloués sur le tarmac par je ne sais quelle dépression tropicale.

Je revenais de Foshan, située à une centaine de kilomètre de là, dans le delta de la rivière des Perles où j’ai rencontré  un autre fabricant de moquette : magistrale présentation, vague circonspection, molle négociation, génereuse collation, le rituel est immuable. Le déjeuner s’est déroulé dans le cabanon privé du patron, une sorte de garconnière en bois et panneaux de sisal (la société est le plus gros fabricant au monde de ce type de revêtement, les rois du paillasson en somme). Le charme bucolique viendra sûrement mais pour l’heure, c’est un chantier envahi de sacs plastiques, de paquets de carrelage éventrés entre deux marigots boueux infestés de moustiques.

J’étais accompagnée par M. qui m’a régalé de ses histoires pékinoises dans la Chine des années 2000 et de ses aventures commerciales au Yunnan avec des caciques locaux, dont le business florissant couvre aussi bien la crémation des morts que la distillation des fleurs. Son récit était plus savoureux que l’énorme fricassée de jonc de mer qui m’attend si nous emportons ce contrat : 2000 échantilllons de moquettes à classer dans un entrepôt suitant de moiteur subtropicale.

patience

Le lendemain, encore assommée de fatigue, j’ai conduit la réunion des animateurs des futurs ateliers d’écriture qui commenceront en juin en Français, Chinois et Anglais avec environ 60 écrivants. Nous allons partir des interviews de quelques centaines de personnes pour les transformer en personnages de théâtre. Une question taraude les intéressés : se reconnaîtront-ils ? Ou, au contraire se sentiront-ils mis à nu ?  Ou trahis ? Cette inquiétude est partagée par tous les participants à mon avis : chacun souhaite en même temps partager quelques secrets et préserver sa part d’ombre. Mais dans l’aventure à grande échelle qui s’annonce, la fabrique de la  subjectivité, entre dévoilement et camouflage laissera à chaque étape des traces lisibles et agissantes. C’est ce qui m’importe.

Mon assistante I que j’étais si contente d’avoir recrutée est en train d’exploser en plein vol. Son impétuosité, sa belle santé, ses capacités et son humour ont disparu. Elle se traîne comme une âme en peine. Absente et paralysée par la peur ; elle fait à peu près n’importe quoi. J’assiste au plaquage brutal de toutes ses qualités sans comprendre ce qui a pu se passer. Je pressens bien qu’elle a du éprouver ses limites et qu’elle subit là un déclassement insupportable. Je lui ai proposé d’en parler mais il me semble que quelque chose a cédé de manière irréversible. A. dont les fragilités ont coagulé très jeune pour former une bonne croûte de pugnacité s’étonne toujours de ces capitulations-éclair. Mon vieux, il n’y pas de formule magique pour apprendre à vivre avec ses failles.

spring 5

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2 Commentaires

  1. DUVAL MArie · · Réponse

    LOVE it, les rois du paillasson!
    Quelle rigolade quand on y pense, superbe écriture, poétique, mots combines pour des images percutantes et vivantes, choix de photos topissime! bravo G. de M.

    1. C’était pas un succès ce voyage d’affaires mais une vraie bonne rigolade. Merci pour ton commentaire élogieux.

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