26 juin, de beaux salauds

couple

J’ai lu récemment les deux livres les plus célèbres de Gao Xingjian, prix Nobel de littérature (2000) : La Montagne de l’Ame et le Livre d’un Homme Seul. Ce sont des grands livres et pas seulement pour mieux saisir de l’intérieur l’expérience de la Révolution Culturelle. Le narrateur est coupé en deux : son être social appelé « il », est une carcasse livrée aux convulsions imprévisibles des cadres du parti ; son être profond  nommé « Tu » défend farouchement sa liberté d’homme. Entre les deux, un fil tendu qui tient par l’écriture et la sexualité, l’une venant réparer la jouissance toujours inachevée de l’autre. J’ai aimé suivre cet homme double dans son errance, à la fois mort et vif, dépouille abandonnée à la folie collective et chair palpitante arrachée au cadavre par le sexe et la littérature.

Ce n’est pas la dimension politique qui m’a le plus intéressé mais son usage de la sexualité. Le narrateur est un séducteur frénétique. Il passe de femmes en femmes, consomme leur chair tiède, ponctionne sa part de tendresse et d’érotisme et puis les abandonne sans un mot et sans un regard. Du point de vue des femmes qui jalonnent ses livres, c’est un beau salaud. Elles souffrent, pleurent et parfois le harcèlent de questions; lui ne trouve rien à leur dire. Il s’en va, c’est tout. Mais il écrit et sa réponse est d’une droiture exemplaire. Il reconnaît que l’amour véritable ne choit pas du désir sexuel et pourtant ne renonce pas totalement à aller le débusquer: Il réveille, de femme en femme, un élan vital et poétique bouleversant au délà de l’impossibilité amoureuse. Ce salaud là, mon vieux, je l’ai compris parfaitement, non dans la similarité des expériences (dans la comédie de l’amour, je serais du côté de l’amante délaissée par un goujat très ordinaire) mais dans ce qu’il fait de sa solitude et qui lui arrache, écrit-il, des gémissements de plaisir.

peony

C’était l’anniversaire de Jojo Paris, le chanteur queer des 99 women. Ces derniers mois, je suis devenue son seul soutien. Sa présence en Chine est de plus en plus compromise. Après 27 ans passés en Chine, on ne veut plus de lui. Il dépense ses maigres économies à se rendre à Hong Kong ou à Singapour toutes les deux semaines, ruine sa santé et tient comme il peut, accroché à des chimères fragiles qui s’effritent hélas l’une après l’autre. Quand il est à bout, il m’appelle ; je lui offre un repas, un peu d’argent frais et de la compagnie. Sa capacité à échapper à la réalité est merveilleuse mais poignante. Hier soir, après le diner, nous avons été interpellé dans la rue par un type, tout en muscles, qui s’est présenté comme « pivoine noire ». Il voulait le chapeau de paille de Jojo pour se rendre dans une soirée déguisée. Les deux se connaissaient. La pivoine est un musicien mêlé à des histoires de drogue, un sale type m’a dit Jojo. J’essayais d’attraper le regard de l’homme, lui sommant d’être moins « pushy » mais il m’ignorait et fixait le pauvre Jojo, l’air menacant. Ce dernier tremblait comme une feuille et a fini par lui céder son chapeau par peur des représailles. L’homme est parti et son parfum toxique de grenade dégoupillée s’est peu à peu dissipé. J’ai offert à Jojo un chapeau de paille assez joli pour le consoler. Celui qu’on lui a pris était un vieux galurin cabossé de jardinier. Pas trop regrets donc et la pensée  réconfortante qu’une pivoine noire ainsi coiffée est tout simplement grotesque. N’est pas un beau salaud qui veut.Gardener

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