Le 16 Octobre, rêver trop fort

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« Raconter ses rêves n’a aucun intérêt ». C’est une de ces opinions qui m’était chère sans que je sache vraiment pourquoi, alors même que l’expérience des récits de rêves des autres aurait maintes fois suffi à démentir ce verdict. Donc je ne racontais pas mes rêves et ceux-ci déguerpissaient peureusement au réveil. Je les oubliais aussitôt. Mais depuis quelques temps, soit que mon psychisme soit plus vaillant, soit que le refoulement aux frontières pour cause d’ineptie se soit assoupli, je m’en rappelle. Ils sont même si puissamment colorés qu’ils me laissent une impression qui dure plusieurs jours. J’en récouvre les reliefs, les richesses inattendues et les échappées nouvelles. Ce que c’est de connaître les choses. Je me raconte mes rêves à présent mais  je ne les écris pas encore.

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Les rues sont en train de changer. Tous les matins, un attroupement de policiers impavides et de passants ahuris se forme devant un magasin et en quelques minutes, la facade est arrachée. Puis un maçon vient monter un mur de parpaings et ne laisse qu’une ouverture rectangulaire standard à environ 1,20 m du sol. Les petits commerces ambulants sont impitoyablement chassés – ici, un fleuriste, là un vendeur de brochettes. Certains parviennent à esquiver les Fourches Caudines de la grande Rectification sans doute parce qu’ils ont pu renouveler leur license d’exploitation, on ne sait trop comment. La reprise en main est bien visible C’est qu’ici, on permet un temps la formation des « zones grises », où rien n’est ni clairement autorisé ni explicitement interdit, sursis frelaté qui permet de tout proscrire en un clin d’œil. Les optimistes, souvent entreprenants, en font les frais tôt ou tard, piégés dans ces fausses zones franches par un décret soudain qui leur échappent. Ce tour de vis, à ras de terre, est sûrement le signe des grandes manoeuvres qui agitent les hautes sphères politiques ou immobilières et je ne serai pas au fond très surprise si on nous demandait un jour de faire nos paquets. Pour l’heure, je note surtout l’extinction programmée du petit monde de la rue H. et cela me désole un peu car c’est la Chine que j’aime le mieux, débraillée et bruyante, pleine de raffinements miniscules sur un fond pas très net. Je n’aime pas les rêves éveillés de pureté au carré que font souvent les hommes : platitude, banalité et juste après, la marche au pas cadencé.

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Les fragments du projet 99 commencent à être publiés en français et en chinois sur le site éponyme (www.the99project.net). Samedi, nous en avons revu un bon paquet. Le travail qui m’intéresse le plus est de polir au papier fin des textes déjà bien aboutis pour révéler la voix singulière de l’auteur. Le débroussayage à grands coups de serpette est moins plaisant. Ecrire est un art de tirailleur, pas de cannonier ou d’équarisseur. Dans tous les groupes, le même étonnement : partant d’une même interview, les écrivains adoptent des points de vue distincts qui révèlent leur sensibilité propre. Mais il faut encore arriver à dégager cette manière de voir, l’affûter jusqu’à trouver peut être, un style. C’est évidemment le travail le plus délicat et le plus lent qui engage le groupe, son ressenti spontané puis surtout ses propositions alternatives. L’auteur vers qui ces réponses affluent peut les prendre en compte ou pas. L’écriture collaborative ici n’est pas une écriture « à plusieurs mains » qui tendrait à faire converger les points de vue, à gommer les aspérités pour produire des communiqués diplomatiques prudents. La rude autonomie de l’auteur face au sujet importe ; cette exigence est d’autant plus forte que les personnes interviewées (dans chacune des langues de travail du projet) appartiennent à des groupes sociologiques bien identifiées qui partagent souvent un certain vécu commun : pour les français, les cadres expatriés, les conjoints plus ou moins déboussolés, les jeunes Rastignac, les nomades hyper modernes, etc…. Or la concélébration des similitudes fait à coup sûr de la mauvaise littérature.

Hier je discutais avec S. et J. qui se sont occupées d’un groupe d’écrivains chinois et je leur demandais quels thèmes elles voyaient émerger de cet ensemble et il est apparu, que les chinois ont souvent d’autres soucis ou marottes que les étrangers vivant à Shanghai. Différences de cultures, de générations ou de conditions, nous ne voyons pas le monde tout à fait de la même façon. J’y reviendrai et qui sait ? ce sera peut être l’angle de la future pièce.

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