30 Octobre, pour ne vexer personne

water-tumblr_nn6ekod5v31s7ibqko1_1280Le froid s’est installé à Shanghai d’un coup. On étouffait, on frissonne. La ville trempe dans l’eau de vaisselle.  J’ai eu quelques journées pénibles et les pieds mouillés n’aident pas.

Je suis allée à Guanzhou deux jours pour défendre une proposition commerciale. Canton, capitale mondiale du bimborion – sa foire commerciale attire les vendeurs de breloques du monde entier – n’a pas le caractère frénétique et hargneux de Shanghai. La moiteur tropicale adoucit les mœurs: promenade nonchalante, végétation festive, allure décontractée. On y mange très bien, surtout du poisson et des fruits de mer.

Mais le flegme méridional est trompeur. Le bermuda ne fait pas l’homme après tout et les clients chinois de Guanzhou sont aussi butés qu’ailleurs. A. et moi nous confrontons sans cesse à cette aporie usante. Ils ne comprennent pas ce que nous faisons, parce que le chemin de la création n’est pas un itinéraire entièrement balisé, alors ils questionnent, et nos réponses forcément incomplètes les embrouillent. Finalement, ils sont tentés de tout rejeter en bloc. S’ils sont suffisament lucides pour saisir que quelque chose leur échappe,  ils manquent de confiance pour accepter, au moins temporairement, de se lancer dans l’inconnu. Ce qui blesse ici est moins la rebuffade possible que le reproche teinté de jalousie qui lui fait cortège. L’ignorance vexée est pénible.

Ce blocage n’est pas à proprement parlé « chinois », mon vieux, dans ce monde jaloux de tout connaître pour tout maîtriser. Or, depuis Proust, nous savons que le jaloux est un homme qui manque d’imagination. Parfois, quand le jaloux est subtil (Swann l’est), sa jalousie nourrit un désir impatient et fiévreux de connaissance. Au moins, la jalousie chez lui fait naître une quête douloureuse et obsédante de vérité vers un objet qui s’échappe. Mais, pour tromper le vide qui le malmène, le jaloux s’accroche à une idée fixe (Odette a des amants) négligeant qu’Odette pourrait être tout aussi bien à son cours de Pilates (disons, de maintien) ou en train de bruncher avec des copines (disons, un thé chic entre du femmes du monde ou du demi-monde).

Le jaloux se perd dans le vide effervescent de l’attente, tout bouillonnant d’incertitudes. Il veut voir, il veut des preuves qu’il est même disposé à fabriquer. Il préfèrera foncer sur des routes à grande vitesse, dussent-elles se terminer en cul-de-sac que de s’aventurer à l’aveuglette sur des chemins qui serpentent. C’est là qu’il devient bête, hélas.

Une phrase que j’entends trop souvent: « I am a quick learner », le nouveau mantra du crétin connecté. De sa lenteur à saisir la mesure de ce qui lui reste à comprendre, on ne parlera pas. Pour ne vexer personne.

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