6 novembre, l’art d’être inconstant

remous

J’ai mes habitudes dans un boui-boui ouighur de la rue X. J’y mange des nouilles fraîches en soupe (avec émiétté viandeux et coriandre frais) ou à l’assiette (avec tomate, poivron et oeuf brouillé). L’ouverture récente d’un estaminet de woton, ces gros raviolis chinois fourrés de viande et de légumes flottant dans un bouillon clair ne rompt pas vraiment la monotonie du régime : une infime variation de forme et de décor.

Certains choisissent très tôt dans la vie d’évacuer les légers remous que provoquent les choix microscopiques du quotidien. Tenue vestimentaire immuable, coiffure et lunettes inamovibles, rituel alimentaire invariable forment une sorte de mécanique bien huilée, économe et tranquille. A. est un modèle du genre. C’est peut être ce que l’on appelle avoir un style. Les moines savent bien que l’abolissement volontaire du choix s’accompagne d’une gratification supplémentaire : la tranquillité de l’âme est un sentiment sédentaire.

zurbaran

Dans la pesée des avantages et des inconvénients de l’habitude auquel je me livre en secret, « avoir la paix » n’a jamais vraiment remporté la manche. Mais je me suis bien acclimatée à l’état permanent d’impermanence surtout depuis mon arrivée en Chine. Comment appelle-t-on un habitué de la versatilité des choses ? Un inconstant. Mais l’art d’être inconstant exige une certaine fidèlité au présent et ce n’est pas aussi facile qu’on le croît.

Jeudi, un changement de taille. La jeune épouse du patron du boui-boui s’est barrée. Elle peut avoir 24 ans, une bouille de rose en bouton et déjà une petite fille de 6 ans. Elle nous avait mis A. et moi dans la confidence quelques mois moins auparavant. Elle étudiait l’anglais entre deux bols de soupe et rêvais d’une vie meilleure. Elle nous disait : si je pars, je ne reverrais plus ma fille. Elle est partie finalement et s’est trouvé un job dans une pizzéria toute proche. Elle ne porte plus l’affreux fichu mité des femmes Ouighur – ah l’enlaidissement mesquin que les intégristes de tout bord imposent aux femmes –mais une casquette de base-ball, un jean et elle souriait. Elle nous a serrés dans ses bras. On lui a dit que sa fille comprendrait peut-être sa décision. J’en fais le vœu.

meal

On répète Un sac de larmes. Samedi, c’était le premier filage complet après seulement quatre répétitions et personne n’a encore toute la pièce dans la tête. Les briques sont là, il faut maintenant bâtir l’édifice et jointoyer tout cela finement. J’ai invité il y a un mois un percussioniste à jouer sur scène avec nous et lui ai envoyé le planning de travail qui exigeait de lui deux répétitions obligatoires. A la veille du filage (obligatoire), il voulait déclarer forfait – il se sentait un peu patraque – mais craignant les conséquences de son absence, il m’a demandé si « obligatoire » voulait vraiment dire « inmanquable ». Ce que je confirmais. Il s’est senti « offensé » (je cite) par ma fermeté. Sur ce point, mon vieux, je fais preuve d’une constance à toute épreuve. On peut toujours d’ajuster aux circonstances, mais je refuse de détourner le sens des mots : leur habitude à signifier quelque chose nous préexiste et ne nous a rien demandé. « Obligatoire» oblige. Il faut s’y faire. Le lendemain, il est venu et s’est excusé de sa réaction somme toute exagérée ; il était très content d’être en scène et peut-être aussi ne ne pas s’être soustrait à sa promesse.

PS : Shanghai Confidential n’a pas un nombre considérable de lecteurs mais j’ai remarqué récemment qu’un visiteur unique avait lu à deux ou trois reprises entre 30 et 80 chroniques d’un seul tenant. Je ne sais pas s’il s’agit de la même personne mais j’adresse ici un salut cordial à ce lecteur endurant. Cela m’a fait très plaisir.

 

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