14 janvier, grandeur et énergie

Ces temps-ci, ma vision du bonheur terrestre serait à peu près celle-ci: lire 8 heures par jour dans mon lit. Les agités ont parfois des plaisirs d’anachorètes ;  la lecture offre l’alibi précieux du mouvement sans gesticulation, elle astreint la volonté d’agir à une convalescence forcée, au lieu que celle-ci se retourne contre elle-même, tourmentée d’être si mal employée. En surface, mon mouvement de retrait n’est en rien visible mais je peux bien te l’avouer mon vieux, je n’y suis pas. Mon présent est ailleurs.

Cette semaine, c’était Insight Shanghai, un séminaire annuel de deux jours qui traitait cette année du bien-être. C’est assez piquant d’animer un séminaire sur la quête moderne du bien être quand on est soi-même aux prises avec une petite déprime.

Les intervenants chinois du premier jour ont été fidèles à leur réputation : être pratiquement tout le temps hors sujet. L’un deux, Simon M. designer pour une grosse firme d’ustensiles de cuisine est monté sur l’estrade avec sa batterie de casseroles. Vrai, on se serait cru à la foire de Paris. Et lui, d’expliquer les deux principes un peu galvaudés de l’esthétique chinoise: le Da et le Chi, la grandeur et l’énergie. Pour étayer son propos, il avait souligné à grands traits les lignes du Da et celle du Chi sur des photographies de casseroles. Un barbouillage totalement hilarant.

Continuant son exposé, il soutenait que le design chinois vient soit d’un jaillissement fulgurant, soit d’un laborieux travail de copiste (copy and learn). L’audience battait des mains à entendre cette double mystification qui arrange bien ses affaires. Le jaillissement fulgurant fait fantasmer. Savent ils que la foudre ne touche par effet de pointe que ceux qui ont pris la peine de s’éléver ? (1% de talent, 99% de travail, on connait la chanson, c’est partout pareil). La copie, c’est du sûr, on est en terrain connu. Et la partie « learn » est en fait assez superflue.

Le deuxième jour se tient un workshop : les participants par équipe doivent imaginer un objet à partir d’un « brief » que je leur donne en lien avec les tendances. Ils s’amusaient tellement à se considérer comme des foutus génies créatifs que je n’ai pas eu toujours à cœur de pointer la faiblesse critique des résultats. Je risquais parfois une question innocente: ce truc là, c’est pourquoi faire ? Alors c’était la débandade. Ci gît le génie et sa foudre : tombé en haute platitude.

Une équipe n’a rien pondu de tout l’après-midi, tétanisé par le refus de coopérer d’un seul membre. Cette rigidité obtuse et revêche se trouve sous sa forme la plus pure chez le cadre moyen d’une entreprise d’état. N’empêche, je suis toujours surprise par sa capacité de nuisance. Il a fallu ne pas trop s’attarder devant ce désert stérile qui sentait la perte de face à plein nez.

Finalement, tout le monde est parti très content et moi, très pressée de retrouver et mon lit et mes livres, la grandeur et l’énergie, car si  ce cirque amuse,  il use aussi.

thunderbolt

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