6 février, super 8

Tu as avancé ton retour du 30 juin au 3 février ; l’agent de voyage t’a facturé 230 Euros de frais. Combien fallait-il payer pour qu’il appuie sur le bouton « confirmer le changement de date» à la fin de l’opération? Tu t’en rends compte au check-in. Tu es arrivée au comptoir d’enregistrement avec presque 4 mois d’avance. C’est un souci. Tu regrettes a posteriori la magnanimité dont tu as fait preuve en remplissant l’enquête de satisfaction envoyé par l’inévitable Customer Relationship Management Service. A la question : «l’agent a-t-il donné une réponse satisfaisante à votre demande » tu as répondu : « oui, tout à fait». C’était prématuré. Tu parviens à monter dans l’avion te délestant de quelques yuans supplémentaires et te voilà partie direction Londres.

Le steward – barbe grisonnante, râtelier immaculé, biceps entretenu, tatouage discret, le cliché du gay cinquantenaire – qui s’occupe de ta rangée, crache des pépins d’hostilité au-dessus des têtes. Son dédain forme une bulle sourdement agressive qu’il pousse avec son chariot. Il te refile une ignoble barquette de bœuf-purée alors que tu as exprimé timidement que tu préférais « fish ». Tu laisses tomber. Tu n’as  faim ni de « fish » ni de « beef » de toute façon. Ton végétarisme est encore assez flexible mais British Airways pousse à la radicalité. Tu te souviens d’une histoire de JC. Il travaillait pour Air France en Egypte et son titre de gloire fut de démanteler un trafic de Kiri parmi le personnel naviguant. Cette histoire te fait toujours marrer.

Tu regardes le dessin animé The secret life of Pets. Le lapin colérique veut de venger d’une humanité abandonnique. Un caniche aristocratique, sitôt que ces maîtres déguerpissent, écoute du heavy métal. Le headbanging de son toupet mistifrisé est tordant. Le héros Max est un Jack Russell enthousiaste et stupide. Il te rappelle le chien de K que tu allais promener quelquefois. Ce corniaud hystérique aboyait après les arabes, les noirs et les SDF et te causait une honte terrible. S’il le pouvait, Trump accorderait le droit de vote aux Jack Russels.

airport

Tu poireautes à Londres. Heathrow est un supermarché très satisfait de son assortiment de smoothies et de parfums détaxés: « Best airport of the year ». Tu restes le cul sur ta chaise pendant cinq heures – et révises ton chinois. Une distinction pour toi : worst student of the month! Tu oublies cette langue à une vitesse faramineuse. 500 fois sur chaque mot, remettre son ouvrage. Boileau n’a jamais appris le chinois, faut croire. Au point de sécurité, une passagère germanique entend faire valoir son droit de préséance au passage du portique de contrôle. Soit. Tu n’as pas dormi depuis 20 heures. Tu abdiques devant sa fureur outragée. Le préposé te laisse passer anyway. L’accent british est obligeant.

Il est minuit passé à Nice. Le dernier taxi te dépose devant chez toi. Tu te souviens alors – ta prise de conscience a quelque chose de brutal- que la copropriété a changé la serrure de la porte d’entrée il y a quatre mois. Tu bats le pavé mouillé à la recherche d’un hôtel car sonner le clairon à cette heure avancée te semble un peu exagéré. Tu veux tenter tout de même un appel. Tu croises une fille dans la rue – pantalon sarouel, diamant à la narine, coiffe ébouriffée– et demande à utiliser son téléphone. « Votre correspondant n’est pas disponible…. ». Tu n’as pas dormi depuis 24 heures. La fille lance en guise d’adieu: « force et courage ». Le roman médiavalo-fantastique influe -t- il sur les formules de salutation des  Millennials ?

Le portier de nuit t’ouvre. Face blette, cheveu rare, légère odeur de rancis. Vous avez une chambre de libre ? Oui. Tu apprécies le dialogue à l’économie et poses un bifton de 50 sur le comptoir. Tu t’effondres illico et te réveilles, exactement six heures plus tard, comme si tu avais juste cligné des yeux. Le portier de nuit t’ouvre à nouveau la porte – sa barbe a poussée dans la nuit et lui donne un hâle bleuté, il sent un peu plus le renfermé. Tu te dis qu’il doit dormir sur la moquette. A son sourire en coin, flottant sur son visage blafard, tu sens que tu l’intrigues. Tu éprouves un léger contentement d’être ainsi auréolée d’un voile de mystère intéressant: une vanité d’agent pas très secret que tu peux t’autoriser entre 6h et 7h du matin, ce 4 février. Tu as besoin parfois de te faire un peu de cinéma. Un court métrage documentaire en super 8 te suffira. Dehors, il pleut et le jour n’est pas levé. Tu as oublié qu’ici c’était encore l’hiver-aux-longues-nuits. Les forains installent leurs étals au marché de la Libé. Un jeune poissonnier tape sur la glace pilée avec un battoir en bois. Le mesclun s’amoncelle en collines douces et légères. Tu bois un américano au café du marché. Les gens se plaignent de la pluie. Tu es rentrée.

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3 Commentaires

  1. Il est 7 heures, Nice s’eveille 😀.

  2. Christine Izaret · · Réponse

    Welcome to Nice! J’ai adore moi The secret life of pets 🙂

    1. Moi aussi 😉 Je suis une inconditionnelle des dessins animés. the secret life of Pets c’est très drôle et cela offre une superbe vision de New York.

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