1er mai, entre deux tours

Juliet G. a fondé une marque chinoise de cachemire après avoir fourni pendant 20 ans des marques de luxe. Entre nous, je n’ai jamais trouvé sa laine exceptionnelle, la fibre est trop courte et trop ouverte ; un toucher ultra-doux qui se donne tout entier, subjugue un instant mais sans convaincre. Mais j’aime beaucoup le bois dont Juliet est faite, candide et opiniâtre à la fois. Je continue de l’aider un peu pour la traduction de son site de e-commerce en français. Mon tarif au mot (il ne faut pas se payer de mots, mon vieux) est ridiculement bas mais le job n’est pas exigeant. Sauf que la mise en récit de son identité de marque – le « brand storytelling » disent les puristes – en français n’est pas sans poser quelques problèmes.

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La prosodie des marques chinoises reste encore très empreinte de l’enflure caractéristique des propagandistes du PPC (la tradition est plus ancienne que la République de Chine). Les chiffres et l’imagerie animalière abondent. Récemment encore, « Tuer les tigres et écraser les mouches » annonçait en 2013 la campagne anti-corruption lancée contre les milliardaires impudents du parti aussi bien que les obscurs combinards. Quand Juliet livre sa pensée, cela donne littéralement ceci : « Soyez sincère avec le produit. Soyez bon pour le vaste pays. Soyez respectueux des bergers”. Va te débrouiller avec ça !

L’appel « Soyez bon pour le vaste pays » m’a donné à penser que la France en ce moment, ce moyen pays, aurait bien besoin d’un peu de bonté et d’abord envers lui-même. Je trouve cet entre-deux tours très long et angoissant. Ma trouille de voir MLP à la Présidence monte alors même que le « front républicain » ne se forme pas de manière aussi spontanée qu’en 2002 ; l’histoire ne ressert pas exactement les mêmes plats : depuis 2002, le ressentiment s’est renforcé, les partis traditionnels ont pourri sur pied, le FN s’est inscrit dans le paysage. Je veux croire que ma peur est exagérée, déformée par la caisse de résonnance des réseaux sociaux, où dans « le courage de l’anonymat, on salue d’un même crachat, le retour de la Bête immonde, et ceux qui dînent à la Rotonde » (Edouard Baer sur Nova).

La semaine dernière c’était le Salon de l’Auto de Shanghai. Je m’y suis trouvée à la première heure avec 1 million de personnes qui avait eu la même idée que moi. Gérer les masses est le grand art chinois, on sait réguler les flux avec efficacité et sans aucune illusion sur le caractère naturellement resquilleur de l’homme de la rue. Les soldats et policiers réquisitionnés étaient des perdreaux l’année et on sentait combien l’ordre qu’ils imposaient avec une mâle assurance reposait sur le consentement fragile d’une foule qui pour l’heure préférait s’acheter des carrosses.
Les charrettes chinoises gardent l’aspect un peu chiche d’un copié-collé mal jointoyé. Réplique de Macan par ici, copie d’Evoque par-là, aucun intérêt. Plus frappante en revanche est la création de nouvelles marques automobiles que les typcoons chinois pondent avec un aplomb bluffant. Wei Jianjun, dit Jack Wey, patron de Great Wall Motor vient de lancer sa marque éponyme de SUV de luxe. Lynk & Co est une nouvelle marque de Geely et Volvo qui promet partage d’automobiles, vente en ligne et livraison à domicile. Pour l’occasion Lynk & Co avait entièrement paré la rame de la ligne 10 de son logo noir et jaune. Enfin NIO, probablement le futur compétiteur de TESLA en Chine, financé notamment par Tencent présentait sa nouvelle EVE une voiture connectée avec un film éthéré (Pourquoi le futur est-il systématiquement associé à un état planant et apathique ?)

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A Shanghai, le printemps brille comme un sous neuf. Les plantes se sont mises à bourgeonner suivant je-ne-sais-quel mot d’ordre invisible. Les rues de mon quartier trempent dans une lumière verte et vibrante qui filtre des larges feuilles de platanes. Nous avons trois jours de vacances. Je ne vais nulle part et ne vois personne. Je lis les livres de Lianke Yan, écoute un peu la radio et ne fiche pas grand-chose. Ce genre de situation m’aurait naguère plongé dans les tiraillements de l’inquiétude. Est-ce bien normal d’être si vainement inoccupée, de se tenir si loin de la « vraie » vie? Je constate que cette question s’est évaporée. Sans doute mon vieux, cette part manquante avec laquelle on vit, s’apprivoise avec le temps. Elle se défait de son espoir idiot d’être comblée. Je trouve reposant de me tenir pour inconsolable.

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