25 juin, flash fiction

Terry est mort au Mexique. C’était un homme déjà assez âgé. Il souffrait d’un cancer de l’œsophage, de l’espèce foudroyante et sans pitié. Je l’ai rencontré à Shanghai il y a quatre ans, alors qu’il se lançait à plus de 70 ans, dans l’arène artistique de Shanghai, comme « jeune peintre » américain désargenté mais plein d’espoir. La peinture était son ultime profession : une vocation révélée à l’âge de 50 ans lors d’un stage du côté d’Aspen, Colorado. Auparavant, il avait eu plusieurs vies, deux mariages, deux filles (mon âge à peu près)  et même une carrière assez longue de directeur artistique de Playboy quand Photoshop n’existait pas et que les couvertures étaient effectivement réalisées avec colle et ciseaux. La mystique Playboy dans les années 70-80 évidemment, ce n’est pas rien : les playmates nourries au grain sous la bannière étoilée, l’esthétique populaire , tout cela déparait avec l’homme que Terry était devenu : une stature frêle, un sourire enfantin, une juvénile timidité qui donnait irrésistiblement envie de le protéger. Tu penses bien qu’il en jouait un peu – L. une belle chinoise quadragénaire et divorcée a pris soin de lui avec une tendresse touchante pendant toute la durée de son séjour. Mais il était comme surpris de cette sollicitude et craignait sans cesse d’en abuser.  Au lieu de s’accrocher à cette « jeunesse » qui lui offrait son amour et son toit, il ne cessait de s’interroger sur la profondeur de ses propres sentiments et mettre « de la distance » entre elle et lui. Je trouvais qu’il détenait là une prescience rare de l’amour .

Ici, c’était le seul « vieux » à qui je pouvais parler. Un soir, en 2013, sur la terrasse de l’Indigo d’où on voit tout Shanghai, la bouche noirâtre des quartiers démolis autour des jardins Yu, les façades brillantes de Pudong à droite, je lui confiais que je pensais m’autoriser désormais à me dire « écrivain ». Mon vieux, quel luxe de précaution n’ai-je pas pris pour avouer la plus inoffensive des mégalomanies ! Il m’a répondu: « Bah, c’est tout à fait évident ». Je pense qu’avec le vent qu’il y avait ce jour-là, il est possible qu’il n’ait pas bien saisi ce que j’avais à lui dire, mais enfin, la réponse m’a convenu. Plus tard, en juillet, il m’a tenu compagnie le lendemain de la mort de mère. Je lui ai acheté un petit tableau un jour où il tirait le diable par la queue. Bref, on s’aimait bien.

Mercredi, j’ai été invité à parler de mes « échecs » devant un panel de jeunes femmes entrepreneurs, originaires d’Argentine, d’Australie, des USA ou d’Afrique du Sud. Pourquoi R. l’organisatrice de cette prêche matinale – il était 8h15 du matin –  voulait elle que je partage mes fameux « tips de looser » ? Peut-être suis-je devenue quelqu’un de très rassurant pour ces jeunes femmes encore discrètement obsédées par le succès ? Je n’avais rien préparé évidemment – en matière d’insuccès, je vis sur mes acquis – mais j’avais pensé à l’introduction de mon discours « anti-motivational » : le succès est toujours suspect d’illusion. L’échec lui est supérieur en ce qu’il est toujours réel. Cette hypothèse posée, j’ai déroulé la démonstration. Mais parler de soi fatigue, mon vieux. L’impensé d’une vie ne se laisse pas facilement extraire. Plus il affleure et s’explicite, plus il apparaît …..dans toute sa fadeur : vois tes grandes pensées cachées et écris la suite de l’Âne Chimiste !

 Début juin, la pièce 99 live Shanghai a pris corps. Nous avons décidé de monter cette lecture-performance en un weekend avec 5 autres comparses, futurs responsables des groupes de lecture en français, chinois et anglais. Je ne savais pas très bien comment cette séance allait se passer. Dans la logique collaborative du projet, la mise en scène se devait de l’être aussi. Mais, comment dirige-t-on une pièce à six ? Je craignais l’affrontement toujours possible des égos mais plus encore la recherche  « bienveillante » du compromis, qui ne vaut rien en matière artistique.

Le plus dur est de commencer. Au début, une des coéquipières ramenait un peu trop sa science théâtrale : une fanfaronnade pour impressionner et conjurer sa nervosité. J’ai laissé cette petite fièvre s’éteindre toute seule. Le premier acte a permis de s’ajuster. Qui avait une idée la proposait, on en parlait un peu, testait éventuellement des variantes. Je tiens pour certain qu’une idée qui tient la route dispose d’une force qui lui est propre. Souvent, l’idée n’est pas très brillante, voire même franchement bancale en apparence, mais un esprit un peu ouvert comprendra sa portée. L’intelligence collective est utile non pour avoir de « bonnes idées » – mon vieux, c’est à la portée du premier venu – mais pour savoir faire exister de bonnes-idées-qui-ont-l’air-d’être-mauvaises.

Mes derniers weekends ont été occupés par des lectures, concert et autre répétition. On ne va tout de même pas se plaindre de récolter ce que l’on a semé. Mais je n’ai guère le temps de m’asseoir à mon bureau et d’écrire. Aussi je souffre un peu. La rue chinoise me fournit des « flash fictions » qui me permettent de tenir le coup.  Je ne rentre jamais chez moi sans un personnage. Un ouvrier du bâtiment porte son téléphone portable, coincé sous la jugulaire de son casque de chantier orange tandis qu’il fonce en braillant sur son scooter. A l’heure où tout le monde se paye des oreillettes, son bricolage est insolite. Les ayis, les fameuses tantes sexagénaires chinoises me fascinent. Songe un peu qu’elles sont nées pendant une famine (le Grand bond en avant), qu’elles ont été privées d’éducation et souvent de parents (Révolution Culturelle) que plus tard, leur utérus est devenu propriété d’Etat (Politique de l’enfant unique), etc…. Ces dames ont survécu à tout. J’en avise deux dans le métro. Elles sont nippées comme l’as de pique, robe à fleurs façon aquarelle, veste imprimé façon zèbre et des nike fluo aux pieds. Sur leur téléphone portable, les photos de nourriture abondent.  Elles rient beaucoup et semblent de redoutables commères – quand une souris meurt, tout le monde se presse pour voir, dit un proverbe chinois. Dans leurs yeux passe fugace l’ombre de l’histoire dont elles furent les victimes innocentes, les bourreaux zélés ou les deux à la fois. Si le titre toujours très convoité de « génération perdue » doit être attribué, alors je crois qu’elles le méritent . Mais curieusement, elles ne le réclament pas, en vertu d’un loyauté un peu primitive dont elles  semblent faire indéfectiblement preuve envers la vie.

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