9 juillet, Sisyphe

Le fruitier du coin de la rue J. et Y. a fermé soudainement. Le matin encore, un peu avant 8 heures les étals étaient remplis de jolis mangoustans noir indigo sculptés comme des boutons de portes, de litchis serrés en essaims piquants, de pêches fessues à la peau jaune et rose et blanche, et tout ce verger bien gardé par un rang de grosses pastèques vertes, sentinelles en uniformes diaprés. Le soir, le magasin était vide, éventré. La vendeuse et son fils étaient assis par terre et ne disaient rien aux vieilles dames en pyjama venues aux nouvelles. Avec les chaleurs de l’été, Shanghai semble connaître une poussée de fièvre policière. A chaque coin de rue, les flics chauffés à blanc sifflent sur tout ce qui roule et sur tout ce qui marche. J’en ai vu quelques uns siffler alors que le code de la route était scrupuleusement respecté. La chaleur les égare peut-être à moins que ce ne soit l’ivresse de la toute-puissance limitée fusse-t-elle à un passage clouté.

fruit_nvia7k3SPF1ryaf8bo1_1280

Ici, on ne rouspète pas, même quand on a raison. On sait qu’un simple décret suffit à changer la donne. Camusiens  à nos heures, nous savons bien que le monde est irrationnel mais qu’avec patience et longueur de temps, son absurdité peut nous devenir familière. « Pour que quelque chose devienne intéressant, il suffit de le regarder longtemps », disait encore l’acariâtre Flaubert, qui s’y connait en ennui. Reconnais mon vieux que cette lente acceptation des choses nous a sauvés bien des fois.

Mais en Chine, l’absurde a ceci de retors qu’il est instable. Le livre de Yan Lianke – Les 4 livres – qui me l’a fait comprendre. A la fin du livre, l’auteur réécrit le mythe de Sisyphe à la manière chinoise. Dès que les plus hautes autorités se rendent compte que Sisyphe a fini par s’habituer à son labeur un peu emmerdant, et qu’il l’accomplit avec sérénité et même une certaine noblesse, ils changent les lois de gravité et notre gars doit pousser sa pierre vers le bas. Las, il finit également par se conformer à ce « nouveau paradigme » sans trop regimber mais cette fois n’ose plus manifester le moindre contentement de peur qu’on lui change encore son supplice.

stone1

Il y a encore beaucoup de vieux Sisyphe en Chine, parmi les rescapés de Révolution Culturelle et les écouter est important. Vendredi soir,  je suis allée à une lecture organisée avec un irrespect naïf par un collectif anglais. Les organisateurs avaient aussi reconstitué une sorte de commune populaire mais elle était si pauvrement exécutée que le caractère un peu douteux de l’intention était comme excusé.  Nous attendions donc en file indienne notre pitance – un simulacre – à régler avec un ticket de rationnement. Un type indien un peu stressé a tout de même demandé discrètement : « is it veg ?».  Cela m’a fait rire.

J’ai écouté l’histoire de Mr Chen, victime ordinaire des années Mao : l’arrêt des cours, le fanatisme sanglant des gardes rouges, l’exil aux champs, le retour à Shanghai quinze ans après. Son côté banal et lisse rendait son témoignage très touchant. Rien de politique chez lui, il aimait bidouiller les radios.

Je lui demande, avec prudence, comment il transmet cette histoire aux jeunes chinois et il évoque diplomatiquement les difficultés du dialogue intergénérationnel. Il s’est montré plus à l’aise avec la question d’un américain replet sur ses plats préférés du DongBei où il avait longuement séjourné et a rougit un peu à la question d’une américaine délurée (et assez peu informée) sur la « Dating Culture » de l’époque – Aie, aie, le choix des mots, dear. Enfin un Chinois lui a demandé ce qu’il pensait aujourd’hui des années Mao et il a poliment décliné.

black dot_ooehbqieUz1tt2o04o1_540

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :