11 novembre, précipités new-yorkais – I

J’ai été pour la première fois à New York en 1992. J’avais 22 ans. Je venais faire un stage dans une célèbre banque d’investissement aujourd’hui disparue. J’étais affectée au département alors novateur de la titrisation. J’ai véritablement saisi plus tard en quoi cela consistait : recycler des prêts pourris en empilement sophistiqué de titres plus ou moins frelatés. A l’époque, on me disait et je le croyais, que ce recyclage participait à la lubrification des circuits financiers (on parlait de fluidity). La bonne blague ! J’observais mes collègues sous les néons puissants de la salle de marché : des mâles dans la vingtaine qui gagnaient des millions, se poudraient le nez de cocaïne et se prenaient pour les rois du monde parce qu’ils étaient rapides en calcul mental. Pour moi, selon mes vues de l’époque, c’était une bande de jeunots insipides et fanfarons dont la consistance reposait sur la somme considérable de leurs liquidités. Les deux seules personnes que j’aimais là-bas était le cireur de pompes sicilien avec qui je parlais italien et un banquier britannique qui portait des costumes chics et m’offrait courtoisement des clopes quand on se croisait dans le local poubelle qui venait à peine d’être transformé en fumoir. C’était un type assez haut placé dans la banque (j’ai oublié ses titres) mais quand on est serré dans un réduit à ordures malodorant, les conditions s’égalisent.

Je suis revenue à New York en 2008, au tout début de la crise financière, pour contempler, sans joie, les ruines de ce monde-là et regarder à la télé ces mêmes types,  un peu bedonnants désormais, sortir des bureaux en emportant leurs effets personnels dans des boites en cartons. C’est lors de ce séjour que j’ai pris la décision d’aller en Chine. Fin de la partie. The rest in history.

Depuis, New York est restée pour moi la ville de la précipitation, au sens chimique du terme. Ma vitesse de réaction s’accélère, aiguillonnée par la capacité de New York à se réinventer. Shanghai et les villes chinoises évoluent vite elles aussi mais c’est autre chose; elles dévorent l’espace, le comblent et leur furie prédatrice provoque tour à tour l’étincelle, le mélange et l’oubli. A New York, il me semble que tout est neuf à jamais et que tout a déjà terriblement vécu. Ici, la ruine se relève et renaît de ses cendres par la combustion de sa propre chair.

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Qu’est ce qui m’attendrait dix ans après ? On sait qu’il ne faut pas guetter trop l’éveil ; ça vient ou ça ne vient pas. On peut seulement se montrer bien disposé. Quand je suis descendu de l’avion, j’ai pris un taxi conduit par un chauffeur penjâbi qui écoutait la radio à fond. Il m’a demandé si cela me dérangeait, j’ai répondu que non et nous avons entamé la conversation. Evidemment, il m’a questionné illico pour savoir si j’étais mariée et si j’avais des enfants et, grave erreur, je n’ai pas menti. D’habitude, je m’invente un métier, une famille, un mari et même une religion adaptée à la situation. Qui n’a pas joué à ça ? La fiction est un masque commode pour échapper au jeu lassant des justifications. Le type a donc entonné le couplet habituel sur le mariage et la famille et le malheur d’en être privé. Son langage ne s’encombrait pas vraiment de précautions oratoires. Son verdict me concernant était définitif: You have nothing. You are nothing. Un moment, j’ai pensé acquiescer d’un oui-oui fatigué et puis finalement, j’ai balancé deux trois flèches bien lestées sur ce « rien » dont j’avais pris la forme. Le tempo était donné : allegro vivace.

J’ai pris une chambre près de la cathédrale Saint John the Divine, juste au nord de Central Park, côté matin. Au coin de la rue le dinner Tom’s, celui qui sert de décor à la série Seinfeld avec la caisse enregistreuse qui fait Tchoing. A peine deux heures après mon arrivée, je rejoignais la troupe au Barnard College pour la générale de 99 women. G ne m’avait pas tout dit au sujet de la production et notamment sa distribution composée exclusivement d’étudiants chinois de Columbia. J’ai vu le plateau poussiéreux, le ruban adhésif des décors, l’élocution anglaise hachée des comédiennes, bref… l’effarement. Bien sûr j’exagère. Les actrices s’amusaient follement sur scène, mon texte tenait la route et G avait eu de bonnes idées de mise en scène mais cela ne suffit pas. Il faut encore que le public s’en mêle et pour cela, mon vieux, tout compte car tout se voit. A travailler aux côtés de A. pendant de longues années, je me suis guérie de mes petites lâchetés esthétiques. Le théâtre est un art pauvre mais son dénuement est limpide. Je n’aime pas la pauvreté bon marché, salopée par paresse ou négligence. Je n’ai pas caché ma déception, fait quelques suggestions et suis allée me coucher. Elles ont bossé une bonne partie de la nuit. Résultat : la première était potable, portée par l’énergie des commencements, la deuxième, trop flottante à mon goût et la troisième plus concentrée donc meilleure. Lors de la dernière représentation, une femme est venue me trouver. Professeur de philosophie et de gender studies d’une université de New York, poétesse et traductrice, elle a écrit un bouquin rigolo sur Descartes et traduit Beauvoir. On est allé boire un verre et je l’ai écouté théoriser cette pièce et mon travail avec des concepts si captivants que je prenais des notes pour m’en rappeler. C’était une impression grisante. Je me suis sentie littéralement sentie poussée vers le futur par la clairvoyance de sa critique.

A suivre…

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