19 Novembre, précipités new-yorkais – II

A New York vit mon ami K. Notre amitié est une comète en orbite avec pour épicentre New York ; la période de révolution est de dix ans. Entre deux passages, la lente et silencieuse force de transformation du temps.  A chaque fois que je le retrouve, il est entièrement changé. En 2008, il était promoteur immobilier, passablement riche, presque divorcé et expert en sushi. En 2018, le voilà artiste, complètement fauché (0,32 cents sur son compte courant, qui dit mieux), amant d’une presque divorcée, féru de birding (observation des oiseaux) et, last but not least, adepte de pratiques sadomasochistes. Cette dernière lubie m’a tout de même surprise. Je n’aurais jamais deviné que se cachaient derrière cette bonhomie inoxydable, les pointes effilées d’un fan de SM. J’en conçois presque une frayeur rétrospective. Il me rassure : ça lui est venu en vieillissant. J’apprends que le sadomasochisme est en fait une grande affaire de négociation entre les protagonistes. On parle beaucoup avant de fouetter, d’attacher ou de piquer. Et on fait mal mais sans blesser. Ouf ! Pour cela, il faut de l’entraînement et K s’est formé aux techniques du bondage auprès d’un maître japonais et me dit avec une fierté farceuse qu’il est un whip-cracker recherché.

C’est avec K le birder que je suis allée à Breezy point. Le temps était gris : un grésil mêlé de sable et de sel picotait le visage. Les cormorans et les oies patrouillaient en formation parfaite. K jubilait car il a aperçu à la lunette une espèce d’oiseau rare voler au ras des flots déchaînés ; je me suis contentée du menu fretin observable aux jumelles : mouettes et sanderlings. Plus tard, on a roulé très doucement en voiture sur un parking immense où nichaient quelques milliers de mouettes. Une scène des Oiseaux d’Hitchkock mais la menace caquetante des piafs rassemblés en nombre qui pèse si lourdement sur le film était totalement gommée par le comique de ce safari ornithologique miniature et motorisé. K mitraille avec un grand téléobjectif, lève la tête et dit avec un gros rire : quand tu prends de mauvaises photos, la solution c’est d’en faire un projet artistique.

 

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A New York il y a de beaux musées. Le Guggenheim, où était exposée Himla af Kant, peintre suédoise théosophe dont les formes colorées et symboliques préfigurent avec 40 ans d’avance les compostions abstraites de Kandinsky. Cette exposition rappelle ce mélange de spiritisme et de positivisme qui caractérise les débuts du monde moderne. Elle met à jour aussi cette évidence : l’histoire de l’art est pleine de trous et d’oublis – la redécouverte de l’artiste date de 1986 je crois.

Je suis aussi retournée à la collection Frick pour voir revoir notamment mes chers vieux flamands. J’ai une tendresse particulière pour ces portraits de bourgeois à la trogne pâle ou rougeaude, engoncés dans leurs lourds manteaux de drap noir. On sent la propreté empesée, l’habileté commerçante, la vertu pragmatique, la vanité contenue.  Je les trouve discrètement romanesques. J’ai remarqué aussi qu’une chaise de Van Dyk figurait chez Hals, une lourde chaise cloutée à motifs en losange. Est-ce que c’était un meuble de facture courante, aussi universelle que ces chaises de jardin en plastique blanc qu’on trouve de Goa à Winnipeg ?

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