14 janvier, ressenti

J’étais à Grasse l’autre jour. Depuis Octobre, j’y vais régulièrement car je commence un projet qui me tient à cœur. Tu m’excuseras si je reste scred. Grasse est une ville disloquée : riche et pouilleuse, provinciale avec des fantasmes de starlette internationale. Dans la vieille ville dégingandée, coupée par des murs hauts et aveugles vit une population pauvre. Puis, à mesure qu’on monte la colline, des bâtisses, crémeuses et roccoco, racontent l’opulence des dynasties de parfumeurs. Sous le glamour, l’immatérielle poésie des odeurs, on sent aussi très bien l’ancienne exploitation des prolos de la rose et du jasmin et des matières premières pillées en terres lointaines. Je revenais donc de ma journée en descendant la traversée de la gare. La nuit tombait. Ma réunion s’était bien passée et avait collé sur mon visage un grand sourire niais. Deux filles, très jeunes, 15 ans peut-être, se tenaient debout l’une face à l’autre au milieu de la chaussée et s’engueulaient comme du poisson pourri. Plus que les paroles, je remarquais la posture et la gestuelle très chorégraphique : elles étaient dressées l’une contre l’autre comme des aigrettes au combat. Je marche vers elle en prenant une tangente prudente quand soudain l’une d’elle m’interpelle : ça te fait rire ? Je dis non puis me risque en les dépassant à dire un truc idiot, « peace and love, les filles » avec mon un air couillon. L’autre bondit alors comme un tigre hors de sa cage et me lance : tu provoques avec ton sourire, c’est abusé, tu manques de respect. Je m’arrête (l’abus du mot « respect » accommodé à toutes les sauces victimaires me gonfle), me retourne et marche vers elle, m’exclamant : ne me parle pas de respect, s’il te plait. Elle avance furibarde droit vers moi et continue : t’as pas le droit de sourire, c’est de la provoc’. J’essaye de ne pas éclater de rire puis l’assure qu’un sourire intérieur n’est pas une provocation et qu’en plus, elle n’a pas forcément le pouvoir d’en contrôler l’usage ; Elle était au comble de l’exaspération et soudain, j’ai eu comme une inspiration. Je lui ai dit : Respire ! Et là, miracle du souffle, la fille m’a pris au mot, s’est mise à respirer les yeux fermés profondément, une, deux, trois… cinq fois. Quand elle a ouvert les yeux, elle était calmée. Son ton de voix s’était adouci. Elle avait une voix légèrement rauque, très différente de ses piailleries suraiguës. C’était étonnant. Je lui ai demandé, en me sentant un peu ridicule dans ce rôle emprunté d’éducatrice psychologue, quels étaient ses problèmes et proposé de me les raconter sur le chemin de la gare mais c’était fini, sa colère était passée. Oubliée. Son ressenti, ce tyran plein ambiguïté, avait retourné sa veste.

tumblr_plauig48x11wpamsqo1_640_

Dimanche dernier, j’ai couru à Nice la Prom Classic’, une course de 10km qui fêtait son 20 ème anniversaire. Que l’expression « Il y a 20 ans », soit devenue possible pour moi est légèrement déconcertant. J’en ai couru quelques éditions, plus ou moins vite, la dernière fois c’était en 2012. Plus tard, l’air de Chine, trop pollué, m’a tenu éloignée de la course à pied  qui reste tout de même mon activité sportive préférée. Sa simplicité routinière me plaît. Cette fois, je n’avais pas beaucoup de repères. Fini l’époque où je connaissais mes allures comme une cavale au dressage. A présent, je dois courir au ressenti (encore lui !). Ce ressenti-là mon vieux est celui des sensations, de la pulsation, des muscles et tendons et je constate toujours avec étonnement combien un corps entraîné est régulier, et même précis à la seconde près. L’esprit lui, est agité par des micro-calculs idiots, des distractions infimes et mille exhortations inopérantes. L’entrainement sert d’abord à discipliner l’esprit. Le corps s’entraîne tout seul.tumblr_pc6depcwv51rpowflo1_1280

La semaine prochaine, je vais recevoir Je vous parlerai d’une autre nuit…une œuvre collective publiée par le Tiers Livre Editeur, 500 pages, 80 auteurs, autant de villes et une seule nuit. Ce livre est née de l’atelier d’été « Construire une ville » animé par François Bon qui m’a occupée par tranches de 20 minutes 40 fois au moins de juillet à septembre. Dans les textes que j’écris pendant ces ateliers, j’exprime la moitié de ce que je voudrais dire, mon style se trouve comme empêché, cherche sa voie mais s’y frotte par goût de l’exercice et du dépaysement. La perplexité et la nullité que je ressens enclenchent subrepticement une sorte de remue-ménage souterrain, comme les travaux de gros-œuvre dans une maison bousculent des colonies entières d’insectes rampants (l’image de mon for intérieur n’est pas flatteuse mais bon c’est une image).

tumblr_o5hha7jwn21qzng72o6_1280

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :