10 février, alors quoi de neuf ?

J’ai l’habitude de commencer mes appels téléphoniques par cette phrase type: alors quoi de neuf ? Après un silence de quelques secondes – cherche-t-on sincèrement ce qu’il pourrait avoir de neuf ? – on s’excuse un peu désolé de n’avoir rien trouvé. Et une nouvelle conversation commence.

J’ai organisé il y a deux semaines un voyage d’études au Portugal. A Lisbonne, j’ai pris mes quartiers dans l’ancienne demeure d’un riche pâtissier, nommé Balthazar, reconvertie en boutique hôtel. L’espace de la chambre était mangé par des meubles sombres, imposants comme des confessionnaux d’église. Armoire à glace, guéridon, desserte, commode, des meubles dont on a oublié l’usage et qui sont devenus des objets d’inconfort, obsolètes, bizarres et encombrants. Où trouver une surface lisse pour poser un ordinateur, une tablette, un téléphone ? Je tournais en rond dans ce cabinet de curiosités inconfortables, indifférentes aux nécessités d’un quotidien énergivore. Il me revenait en mémoire la cafetière Moka de Bialetti qui est peut-être ma possession la plus fourbe, mon objet préféré d’inconfort.

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Son rond d’étanchéité en caoutchouc tombe tout le temps, le pot tient en équilibre précaire sur le support à casserole au dessus des brûleurs, il menace de basculer à la moindre maladresse et de vomir son jus bouillant sur mes jambes nues. Je me méfie de cette cafetière mais sa malveillance m’est devenue familière. Elle est comme le chien méchant de la voisine qui montre toujours les dents. J’ai appris récemment que la firme Bialetti allait peut-être disparaître, et avec elle, l’armée des Moka, petits soldats en métal bouillant, qui n’ont pas résisté au bombardement des capsules Nespresso. La commodité s’infiltre partout……et même jusque dans cette chambre lisboète où trônait, sur un lourd buffet, une machine Nespresso rutilante.

Le voyage prévoyait la visite du plus fameux « incubateur » du Portugal, une de ces fermes à start-ups où l’écosystème ouvre un espace de co-création qui permet de venir à bout de tous les challenges ! (Voilà, les mots clés sont casés). On y a trouvé des gens brillants et très sympas mais l’impression la plus notoire a probablement été celle laissée par un sémillant startuper, corps bodybuildé, chevelure blonde méchée, venu présenter son business – une sorte de airbnb du parking – vêtu d’un pantalon immaculé incroyablement moulant qui laissait tout deviner de son anatomie et nous mettait dans la position inconfortable du voyeur involontaire. Je m’efforçais de le regarder dans les yeux mais absorbée par cet effort, je n’ai pas écouté grand-chose. Je me suis même demandé s’il cherchait à détourner notre attention pour compenser l’intérêt discutable de son projet. Les japonais de la délégation n’ont pas moufté.

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Le lendemain, j’embarquais la troupe vers le Sud du Portugal pour découvrir la vie « off the grid » d’une communauté vieillissante de zadistes allemands. Je précise que dégoter ces spécimens fait partie de mon métier. L’un des membres de la communauté, chemise carreaux buffalo, cheveux crasseux-collés-emmêlés, nous racontait comment la communauté tentait de satisfaire ses besoins en eau par la construction de bassins de rétention. Tandis qu’il prêchait, derrière lui de l’autre côté de l’étang, un brave gars du coin lançait sa tronçonneuse hurlante et suintante d’huile, et coupait un jeune pin parasol en deux temps et trois mouvements. Zig. Zag. Zig. Notre guide était embarrassé. Je m’étranglais de rire dans mon col roulé. Les japonais n’ont pas moufté. Conclusion : l’indécence ou l’incongruité se comprennent dans un référentiel culturel donné et l’aveuglement est encore la manière la plus simple d’être imperturbable.

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Après la suave Lisbonne, je devais passer une semaine à Shanghai – l’électrique pour régler quelques affaires personnelles. J’ai atterri à l’aéroport de Pudong en début d’après-midi. Il faisait froid, le ciel était bouché et malsain. J’ai pris un taxi surchauffé qui exhalait de lourdes odeurs corporelles. La voiture est tombée en panne sur une voie rapide surélevée. Le chauffeur et moi, avons attendu 40 minutes d’être remorqués jusqu’aux grandes avenues désertes de Pudong et là, le chauffeur m’a abandonné, dans ce quartier désert sous un crachin glacé sans se préoccuper le moins du monde de mon sort. Je n’ai pas moufté. On doit à la Chine beaucoup de choses mais surtout d’acquérir les rudiments d’une philosophie Taoïste des emmerdements. Alors quoi de neuf? Franchement, vieux, it doesn’t matter !

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