29 mars, desafinando

Mon vrai-faux covid semble guéri à présent. Reste un reliquat de fatigue, un zeste de mélancolie, que j’entretiens scrupuleusement pour vivre à la petite semaine. Oui, tu as bien lu. En ce temps de réclusion (6 semaines, on parie ?) j’entends valoriser mon savoir-déprimer !  Mettre en pause la fonction désirante, se retirer, se taire, dormir, réfléchir mais sans forcer. C’est facile, mon vieux, pas besoin de cours de déprime en ligne. Tout est là.

Donc je m’ennuie un peu mais ce n’est pas nouveau. Autant que je m’en souvienne, j’ai rarement dit « : je suis débordée » et encore, si j’ai prononcé ces mots, c’était une manière socialement acceptable de cacher que j’avais d’autres chats à fouetter. En général, quel que soit mon niveau d’occupation, je nourris vite un sentiment de désœuvrement, un manque à vivre dévorant. Mon temps est un espace à densité variable. Je m’enfonce dans un bourbier épais, c’est l’ennui visqueux et suffocant. Je chevauche une onde temporelle fringante et véloce qui fait vibrer l’espace, c’est le flow, le mouvement. Cela n’arrive pas si souvent.

C’est à ce temps-là, dense ou fluide, personnel forcément, que je me frotte avec plus de netteté car le voile du temps social est décousu. Les gens que j’avais l’habitude d’appeler ou de voir suivant quelques rituels sociaux bien réglés ont pratiquement disparu de mon horizon.  Ce n’est pas qu’on soit fâché, non, mais on vit désaccordé. On vit de son côté dans le deuil étrange d’un temps partagé évanoui et la crainte paradoxale de déranger. Chacun chez soi doit se débrouiller avec l’effervescence de son propre temps.Je suis sûre que certains d’entre nous, pourtant condamnés à l’oisiveté, sont déjà débordés.

Un autre truc aussi nous saute à la gueule : la stupéfiante inutilité sociale de certaines professions. Marketer, conseiller, financier, manager, et j’en passe. Quand je pense qu’on ne s’est même pas rendu compte que ces services auxiliaires de notre économie sophistiquée étaient à l’arrêt.  Le néolibéralisme aura donc réussi là où le communisme avait échoué : employer des tas de gens à faire des trucs inutiles ! Les métiers utiles sont ceux du faire, du care et du deliver. Et les artistes aussi qui rendent la vie plus amusante. Mais, tu as noté, plus un travail est utile à la société et moins il est payé. Voilà de quoi réveiller mon marxisme dormant.   

Alors, est ce qu’on ne serait pas en train de s’y faire à ce petit confinement, hein ?

« I have learned about Western
Civilization. Do you know
what the message of Western
Civilization is? I am alone. »

— Eileen Myles, An American Poem

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